Retour sur le phénomène Al Jazeera…

Retour sur le phénomène Al Jazeera…

Créée le 1er novembre 1996, à son lancement en langue arabe seulement, Al Jazeera (littéralement « l’île/ la péninsule ») est aujourd’hui une chaîne TV dont la consonance inhabituelle à une oreille non arabophone et son rattachement officieux aux idées professées par Oussama Ben Laden dans les inconscients s’estompent en accéléré.

La raison en est simple : les récents appels d’offre en matière de droits télévisés liés au football glanés par la chaîne qatarie (certains matchs du championnat de France de L1 et de la Ligue des Champions à la barbe du diffuseur historique Canal +) ont fait bien plus pour la notoriété spontanée de la jeune marque que si elle s’était ruinée en campagnes de promotion coûteuses.

On pourrait utilement digresser sur l’intelligence marketing des décideurs de « la vraie chaîne qui monte » dont les actions semblent démontrer une vraie volonté « de long terme » à s’enraciner durablement dans le paysage audiovisuel francophone (ou anglophone surtout, cf. Al Jazeera English), peut-être avec des arrière-pensées es « positionnement » ne s’arrêtant pas au seul ballon rond. A leur place, pourquoi ne pas imaginer tenter de peser utilement (au regard des objectifs de la diplomatie du petit émirat) sur des enjeux électoraux ultérieurs une fois un certain degré de crédibilité/ acceptabilité obtenu auprès de publics de prime abord pas franchement sensibles à un bouquet TV au nom si lointain ? Mais ce n’est – pour l’instant ? – que pure fiction…

Les faits tangibles, eux, ne manquent pas. Al Jazeera n’est plus un simple diffuseur exotique mais la référence mondiale pour la couverture de tous les évènements intéressant le monde arabe au sens large, tels les évènements de contestation/ conflits survenus en Tunisie ou en Libye pour ne citer qu’eux. Le « Mission statement » est clair : il s’agit de surfer sur le panarabisme (les journalistes sont issus de différents pays de langue arabe) sans pour autant négliger le reste du monde… : l’émir Hamad bin Khalifa al-Thani a en effet pourvu sa création de moyens financiers conséquents (budget annuel d’un à deux milliards d’euros a minima), élargissant ses activités au fur et à mesure nous l’avons vu (diversification vers les marchés étrangers mais aussi chaînes enfantines, canaux thématiques…).

Il existe également un étrange (par rapport aux codes habituels en vigueur de l’autre côté de la Méditerranée) côté transgressif dans l’ADN d’Al Jazeera, qu’on pourrait vaguement comparer au fameux « esprit Canal » des débuts de la chaîne cryptée (risquons l’analogie douteuse). Elle a acquis au fil du temps et dans son cœur de marché une grande popularité, fondée sur un ressenti d’indépendance face à des pouvoirs en place locaux souvent peu accommodants et les médias officiels qui les soutiennent, longtemps sclérosés à un degré inimaginable. Al Jazeera est aujourd’hui, dans ces pays, le seul lieu « global » où le débat public devient un tant soit peu possible, une bouffée de liberté facile à digérer sur son canapé permettant de respirer lentement, hors ce quotidien souvent difficile des populations.

Sans toujours avancer à pas feutrés, Al Jazeera s’est très tôt attaquée à la corruption endémique sévissant dans nombre de pays arabes et à échanger telle une amie attentive avec l’homme de la rue, qu’il soit au Caire, à Tunis ou à Amman.

La couverture des mouvements arabes a forcé l’admiration des plus sceptiques, au point même que certains se sont demandés si cette couverture exhaustive et quasi-interactive (en incluant des vidéos amateurs par exemple)  n’avait pas finalement contribué de manière décisive à la réalisation des évènements qui se déroulaient sous les yeux des téléspectateurs. Acteur à part entière et non plus simple retranscripteur ? Pendant ce temps-là, les grands médias occidentaux étaient « à la remorque », tout comme les personnalités politiques, en France et ailleurs, sensées pourtant être capables de comprendre l’ampleur du séisme socioculturel qui était en train de se jouer (NB : des services de renseignement efficaces, c’est pour les chiens ?).

Voilà pour le panorama d’aujourd’hui. Celui de demain reste à écrire, avec une probable expansion de sa couverture vers les Etats-unis, longtemps considéré comme le mal absolu sur ses écrans, désamour partagé d’ailleurs outre-Atlantique comme l’illustrent les bombardements de bureaux d’Al Jazeera à Bagdad ou Kaboul par l’US Air Force il y a quelques années.

Cependant, si la chaîne veut atteindre pleinement ses objectifs de sortie de ses frontières naturelles, il restera un chantier titanesque dont l’économie ne pourra être faite par ses dirigeants : celui de trouver davantage d’équilibre dans le traitement de l’information, en particulier sur la situation au Proche-orient, souvent (ce qui ne surprendra pas trop) pro-palestinienne, mais aussi pro-Hamas, au point de faire apparaître le Fatah comme une aimable association de grabataires bridgeurs corrompus et inefficaces en tout (ce qui d’un point de vue exclusivement « arabe » n’est pas complètement faux).

Une sorte de Laylat al-Qadr (Nuit du destin) télévisuelle en perspective ?

Jeremy Hureaux

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Passionné de la vie publique et ses méandres, coordinateur du site Politique.com Twitter : @politique

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