Albinos, l’enfer entre soleil et magie noire

I ls ne sont pas humains, ce sont des fantômes. Ils sont faibles, stupides et ne peuvent pas travailler. Ils ne meurent pas, ils disparaissent. Ils sont le fruit d’une malédiction divine, d’un adultère ou d’un viol commis par le fantôme d’un blanc. Voilà un bien maigre échantillon des insanités qui circulent au sujet les albinos en Tanzanie. Si comme le disait Joseph Conrad « l’horreur a un visage », on peut certainement le contempler aux alentours du lac Victoria.

Une simple absence de pigmentation

L’Albinisme est une maladie héréditaire, caractérisée par un déficit de la production de mélanine, pouvant aller jusqu’à son absence totale dans  l’épiderme, l’iris ou les cheveux. En Europe il concerne une personne sur vingt mille, en Tanzanie un sur quatre mille soit plus de cent cinquante mille personnes.  Pourtant, ils sont poursuivis, marginalisés voir mutilés, massacrés. Ce sont « les êtres les plus vulnérables d’Afrique » (Jon Sistiaga, Los Blancos de la Ira – Les blancs de la colère). Officiellement, on a recensé soixante et onze meurtres d’albinos en Tanzanie depuis 2006 (plus seize au Burundi et sept au Kenya). Mais les ONG concernées affirment qu’en réalité, le chiffre pourrait être multiplié par deux.

Des crimes superstitieux

A l’origine de ces atrocités, la sorcellerie et des croyances vielles de plusieurs siècles. Encore aujourd’hui les guérisseurs diffusent nombre de rumeurs absolument édifiantes – et non sans conséquences – à propos de ceux qu’ils appellent les zeru-zeru (les fantômes). Les tuer ? Une bonne action. Violer une femme albinos ? Le seul remède pour soigner le SIDA. Ah, et leurs os, une fois réduit en poudre et mélangés à un breuvage, seraient source de chance et de prospérité.

Encore plus inquiétant, si on prend en compte que selon les sondages 60% de la population tanzanienne croit en la sorcellerie, même si elle est à 50% chrétienne et 50% musulmane. Ces croyances sont considérées comme parfaitement compatibles avec le Muti, la médecine traditionnelle. Une partie du gouvernement et des forces au pouvoir seraient donc concernées. Le problème n’est donc pas seulement lié au manque d’éducation et à la désinformation, elles touchent également les élites tanzaniennes. Puisque, d’après Vicky Ntenema, ancienne responsable de la Tanzanie pour BBC et aujourd’hui directrice de l’ONG « Under the same sun », des politiques, policiers ou entrepreneurs ont recours à ces « potions ».

Un « bon deal »

Il ne s’agit pas donc pas vraiment d’une magie de pauvre. Un avant-bras se vend autour de huit cent euros, une jambe plus de mille cinq cent. Une réalité qui vaux aux albinos un autre surnom : « dili », diminutif de « deal », une affaire donc. D’autant plus quand on sait que quand on sait que 80% de la population tanzanienne vis sous le seuil de pauvreté, avec moins d’un euro par jour. Les mineurs ou encore les pêcheurs du nord du pays en sont également friands. Et même en dépit du prix du marché et du profit qu’ils pourraient en tirer, leur croyance en la sorcellerie est telle qu’ils préfèrent parfois conserver les membres. Car il se dirait qu’une fois réduite en poudre et rependue au fond du filet, la main de l’albinos attraperait les poissons…

Amputez les vifs !

L’horreur ne s’arrête pas là. Selon ces croyances, si la victime hurle et souffre pendant l’attaque, les effets bénéfiques du remède seront décuplés. Et si l’on s’en tient aux témoignages, les sorciers ont une préférence pour les cris d’enfants. Kabula a 14 ans. Un regard et un sourire apaisants qui pourraient, l’espace d’un instant nous faire oublier le drame sans nom qu’elle a vécu : « Ils sont rentrés, la nuit, m’ont frappée, et à deux m’ont coupé le bras. Puis, un autre est rentré avec une bouteille de kérosène et l’a donné à ma mère. Quand ils sont sortis en courant avec mon bras, j’ai perdu connaissance, et ma mère m’a versé le kérosène sur la plaie jusqu’à ce que j’arrête de saigner. Avant de sortir, ils ont dit à ma mère : ne nous en veut pas, on nous l’a ordonné». Amener une bouteille de kérosène pour que l’enfant ne meure pas…

Des initiatives, pour un futur moins sombre ?

Je vous épargnerais les autres témoignages du genre, qui sont pourtant légion. La « chance » de Kabula ? Avoir été recueillie au collège Buhangiya, une école spécialisée dans l’aide aux enfants albinos traumatisés. Son directeur, Peter Ajali, nous raconte qu’il accueille 120 enfants souffrant d’albinismes dont certains, rejetés au sein même de leur famille, vivaient dans les étables, avec les bêtes. La plupart, comme Kabula, n’avait jamais été scolarisé. Comme elle, ils avancent, petit à petit, et essaient de surmonter leur traumatisme, même si souvent, ils peinent à trouver un intérêt à aller de l’avant. Grâce à des initiatives du genre, les albinos de Tanzanie et d’Afrique centrale peuvent commencer à entrevoir un futur.

Et non, contrairement à ce que dit la rumeur ils ne sont pas incapables. Preuve à l’appui, le parlement de Dodoma (capitale du pays) compte deux albinos dans ses rangs. Al Shayma Kwegir, désignée directement par le Président, soit disant pour apaiser les voix qui s’élevaient depuis l’international et Salum Khalfan Barwami, élu démocratiquement par le parti de l’opposition. Babu Sikare est un autre parfait exemple : chanteur de rap à ses heures perdues, il est né dans une famille aisée, où il a été aimé et choyé. Excellent élève, il a obtenu une bourse pour étudier aux Etats-Unis et travaille aujourd’hui dans une banque en Ohio. Mais il a surtout créé « AbroBino » une ONG qui, en plus de lutter contre leur stigmatisation, distribue des crèmes solaires et participe à l’amélioration de leurs conditions de vie en Afrique.

Car la magie noire n’est pas leur seule source d’ennui : le soleil aussi. En Tanzanie, cent pour cent des albinos souffrent avant 20 ans de kératoses actiniques (tumeurs pré-cancérigènes), parfois à l’origine de terribles déformations et dérivant souvent en cancer. Mais grâce à la médiatisation, les choses pourraient commencer à s’améliorer. La « Société Tanzanienne des Albinos » informe en effet que le nombre d’inculpation et de condamnation pour des crimes à leur encontre est en augmentation. Ainsi, l’année dernière, trois hommes ont été condamnés à la peine de mort pour le meurtre d’une jeune femme albinos. « J’ai assez vécu pour savoir que la différence engendre la haine » disait Stendhal et les albinos de Tanzanie n’en savent que trop.

Lucie Costamagna

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