Cumul des mandales

En 2014, loin de se censurer, les hommes politiques s’emploient à de jolies démonstrations de beauferies. Tout comme le prouve l’incident dit du “caquètement de la poule” émis par Philippe Le Ray ayant fait rage au sein de l’hémicycle le 8 octobre 2012. Séance du lendemain boycottée en soutien à Véronique Massoneau ; les députés UMP,  quant à eux, dénoncent “l’instrumentalisation politicienne de la cause des femmes” (WTF ?). Finalement, Le Ray sera privé d’un quart de ses indemnités parlementaires pendant un mois. J’aimerais dire que cette décision est un bon début, malheureusement étant donné que toute cette finesse ne date pas d’hier, les sanctions semblent légères.

Récemment, rappelez-vous de la vague provoquée, parmi les députés masculins, par la robe de Cécile Duflot en juillet 2012 ; du tweet du maire Breton UMP : “ NVB suce son stylo très érotiquement” (Najat Vallaud-Belkacem alors ministre au droit des femmes. Quitte à faire une bonne blague, autant bien choisir ta cible … ). Rappelez -vous, dans un autre registre, les commentaires de Fabius suscités à la veille des élections présidentielles de 2007 concernant l’éventualité de la candidature de Ségolène Royal tels que « La présidentielle, ce n’est pas un concours de beauté » et « Qui va garder les enfants ? »; ou encore la remarque déplacée lors de l’interview de  Arlette Laguiller sur Antenne 2  « n’avez-vous pas l’impression d’avoir raté votre vie de femme ? ».

Humiliation à tout prix

Dans un premier temps apparaitra la rumeur, décrédibilisant et perturbant la femme politique, comme a pu le vivre Edith Cresson, traquée par les photographes obsédés par ses jambes. La diffusion des photographies, comme celle de la rumeur, s’accompagna surtout de commentaires  difficilement contrôlables. Ces racontars pouvant aussi permettre d’expliquer le succès des femmes politiques grâce à une figure masculine – père, mari ou amant – responsable de leur ascension. « Lorsqu’une femme commence à émerger en politique […] on a alors le choix entre deux variantes : première variante […] elle est là parce qu’elle a couché avec le patron ; seconde variante, c’est son père qui l’a formée […] J’ai dû subir la première calomnie, Martine Aubry la seconde » (Guigou, 1997)

Evidemment, en parallèle de cette cruauté  vint aussi rapidement l’autocensure, exprimée notamment par Edith Cresson (citée par Schemla en 1993) « Quand un homme gueule à l’Assemblée, on dit : Quel merveilleux tribun ! Si c’est une femme, ça devient : Non mais écoutez-moi cette femelle hystérique, cette poissonnière ».

Toujours dans un but d’humiliation, Guigou fut piégée par Bernard Tapie. Ce fin-stratège-sexy-self-made-man, alors venu lui apporter son “soutien” lors des élections régionales de 1992, l’attira lors d’une cession de porte à porte vers une boutique de lingerie. Boutique, dans laquelle il brandit une petite culotte devant les flashs crépitant des photographes, en lançant : « Allons, ne fais pas cette tête ! ». Le succès fut infaillible et la diffusion massive.

Gouvernement et représentation

Les femmes politiques ont donc dû faire face à de multiples attaques : du silence effaré au silence hostile, de la rumeur aux hurlements, de la cruauté à la lourdeur. Ramenant les femmes au silence, générant ainsi autocensure, méfiance et pessimisme. Depuis Germaine Poinso-Chapui  -première femme ministre de 1947 à 1948- le chemin des femmes vers le pouvoir sera particulièrement long et semé d’embuches. Il faudra ainsi attendre trente ans pour que Simone Veil soit nommée ministre dans le gouvernement de Jacques Chirac en 1974; et s’armer d’encore plus de patience pour que le parlement, alors composé de 8 femmes pour 579 députés en 1955, en soit constitué de 155 en 2012.

Malgré une amélioration sous François Mitterrand ; la nomination de Edith Cresson au ministère de l’agriculture –domaine perçu comme masculin– se passe excessivement mal. Pour ne citer que quelques exemples : agriculteurs menaçant de jeter la « parfumée » dans le purin ou députés lançant en pleine Assemblée  « Est-ce qu’elle a une culotte en dessous ? ». A contrario les femmes sont facilement nommées à des postes liés à la famille, au social. Dans les années 80, leur poids reste minime (10 femmes pour des gouvernements comptant près de 50 membres). La palme revient, en 1995, à Alain Juppé nommant douze femmes au gouvernement dont quatre ministres, les élues baptisées du nom de « juppettes » furent virées cinq mois plus tard. Le changement s’opère en 1997 sous le gouvernement Jospin, illustrant ainsi le projet de loi sur la parité dans les Assemblées, d’ailleurs adopté le 6 juin 2000. Néanmoins, cinq ans plus tard la promesse de parité était oubliée, le dernier gouvernement Fillon ne comptant plus que sept femmes dont deux ministres (Valérie Pécresse et Roselyne Bachelot). Aujourd’hui, un ministère des droits des femmes a été créé et les femmes sont tout aussi présentes que les hommes.

Culture dominante

Les politistes remarquant qu’il est plus facile d’accéder au gouvernement qu’à la représentation démocratique, se pose deux questions fondamentales : la question de la représentation associée à celle d’une société machiste. Des raisons variées permettent alors des éléments de réponse quant à la sous-représentation des femmes dans le champ politique. Ainsi des facteurs sociologiques et sociétaux (représentations sociales) évidemment liés aux facteurs historiques (construction du champs politique depuis 1789) et aux facteurs politiques (fonctionnement partisan) peuvent être invoqués.

Depuis 1789 et jusqu’à une période récente, les hommes ont fait de la politique entre eux. Les règles du jeu politique, ses pratiques, sa culture, sa langue ont été fondées et institutionnalisées par et pour des hommes. Finalement, cette forte résistance du champ politique à la féminisation peut être interprétée comme un moyen de défense contre une remise en question de la domination masculine sur l’ensemble de la société.

De plus, le fonctionnement partisan, haut lieu de sexisme, défavorise les femmes politiques. D’une part du fait que les hommes sont majoritaires dans les partis (mieux dotés car sortants et/ou cumulards) ; et d’autre part de l’idée partagée par dirigeants et militants, pensant qu’un homme est par nature plus apte à faire campagne et à assumer un mandat.

Cependant dans le contexte actuel, imputer la sous-représentation politique des femmes à la mauvaise volonté des hommes est assez réducteur. Plus fondamentalement, il serait préférable de considérer la force des représentations sociales : les causes étant alors plus ancrées, plus profondes et plus structurelles. En effet, être un homme et détenir le pouvoir sont encore deux éléments indissociés. Ce schéma patriarcal est malheureusement quasi universel, et est accentué dans le cas français par le langage (« homme politique ») agissant ainsi sur notre inconscient individuel et collectif. La socialisation anti-compétitive prodiguée dès l’enfance et, plus tard, les modèles socialement prescrits tels que l’épanouissement dans les rôles familiaux et maternels sont incompatibles avec l’univers concurrentiel du jeu politique.

Changement de moeurs

A ceux et celles qui me rétorquent que la sexualisation de la société n’est pas une construction mais est naturelle, je leur fous mon tampon dans le cul !  La caractéristique d’une culture dominante n’est-elle pas justement d’être intériorisée par tous, y compris par ceux –en l’occurrence, par celles– qui la subissent ?

L’exemple de l’explication donnée par Valérie Pécresse en juillet 2013, quant à son opposition à la proposition de la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem d’inciter le deuxième parent à prendre des congés parentaux à la naissance d’un enfant, en est un exemple admirable. « Je suis favorable à ce que l’on encourage les pères à prendre des congés parentaux. Mais il faut réfléchir sur la période qui serait idéale pour l’ouverture du congé parental aux pères. Je suis persuadée qu’ils seraient beaucoup plus attirés par les congés parentaux s’ils pouvaient les prendre à un autre moment et pas dans les trois premières années de l’enfant. Par exemple, pour s’occuper d’enfants malades, en décrochage scolaire ou en crise d’adolescence.” L’idée principale étant “Si on veut rééquilibrer les responsabilités des pères et des mères dans l’éducation, il faut certes inciter les pères à prendre un congé mais ils le prendront d’autant plus volontiers avec un enfant un peu plus âgé, et cela sera socialement mieux vécu par les entreprises de voir les pères s’impliquer dans des problèmes un peu plus compliqués.”

A celles et ceux qui me rétorquent « Encore aujourd’hui, les femmes ne sont pas des ‘hommes’ politiques comme les autres »je leur enfonce ce même tampon dans le cul ! La différence ne signifiant pas : supériorité et infériorité. Les femmes sont et seront toujours dissemblables aux hommes, cependant il est nécessaire que, professionnellement, aucun frein ne limite leurs possibilités de carrière. Cette évolution s’établira grâce au changement de mœurs, ainsi qu’à la construction d’un « ethos » de femmes politiques, affirmant avec détermination les valeurs, convictions, certitudes portées à titre personnel et justifiant leur engagement en politique.

Et puis, quitte à envisager une évolution des mœurs, peut être qu’un jour le peuple français sera vraiment « représenté » : femmes, jeunes, classes populaires et « minorités visibles ».

Bérengère Kalasz

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