Benyamin Netanyahu : le retour

Benyamin Netanyahu : le retour

Dans la nuit du 6 au 7 mai 2012, Shaul Mofaz, chef du parti « centriste »  Kadima, a accepté de s’allier, à la surprise de tous, avec Benyamin Netanyahu, actuel Premier ministre d’Israël et chef du Likoud (parti de droite). Cet accord est une victoire pour Bibi, ainsi surnommé en Israël, qui signe ainsi son retour sur le plan national et international. En effet sa ligne de conduite vis-à-vis de l’Iran et sa détermination à utiliser la force a été vivement critiqué en Israël et à l’étranger. Sans aucun doute l’alliance que viennent de sceller le Likoud et Kadima redonne desormais à Bibi l’appui d’une majorité solide à la Knesset (1) et l’assurance d’un soutien sans faille à sa politique en cas de conflit majeur avec l’Iran.

  • Les critiques auxquelles Benyamin Netanyahu étaient confrontés

Pour comprendre ce en quoi Benjamin Netanyahu était en difficulté « politiquement », tant en Israël qu’aux Etats-unis, il faut rappeler que ce qui definit Netanyahu sur la scène internationale et en Israel, c’est sa politique agressive vis-à-vis de l’Iran. C’est meme sa marque de fabrique depuis 2009 (date de son deuxieme mandat comme Premier ministre d’Israel). Rappelons que plus recemment, Bibi déclarait qu’aujourd’hui comme autrefois « des gens veulent annihiler le peuple juif. Le régime iranien appelle et agit ouvertement et ardemment à notre destruction et développe fiévreusement des armes atomiques pour atteindre ces objectifs. Quiconque considère la menace iranienne comme fantaisiste n’a tiré aucune leçon de la Shoah ».(2). Le ton est donné. Benyamin Netanyahu a une mission, celle d’alerter le monde sur la menace que représenterait l’Iran pour Israël et le monde entier.

Seulement voila, tous ne sont pas d’accord avec cette présentation de l’Iran et de ses prétendues visées belliqueuses envers Israel. Certains remettent en question les choix de Benyamin Netanyahu et ce ne sont pas ses adversaires politiques mais des cadres de l’armée israélienne, de ceux qui n’ont pas ou plus de carrière politique à assurer. C’est d’abord Meir Dagan l’ex-chef du Mossad (3) qui s’opposa à Netanyahu en affirmant que « une attaque aérienne contre les réacteurs nucléaires de l’iran serait insensée (…) Ce serait une dangereuse aventure. Cela pourrait déclencher une guerre régionale incluant des tirs de milliers de missiles de l’Iran et du Hezbollah » (4). Une telle charge de la part d’un ancien chef du Mossad n’aurait que peu d’impact sur le plan politique pour Bibi si elle était isolée.

Mais elle ne l’est pas : Yuval Diskin, l’ex-directeur du Shabak (5)? confie dans le journal isralien Haaretz « Je n’ai pas confiance dans les dirigeants actuels, je ne pense pas qu’ils soient à un niveau suffisant pour gérer un évènement de l’ampleur d’une guerre régionale ou contre l’Iran (…) Je ne crois ni au premier ministre [B. Netanyahu] ni au ministre de la Défense [E. Barak]. Je n’ai pas confiance dans une direction qui prend des décisions basées sur des sentiments messianiques »(6). Ce que dit ici Diskin, c’est que Netanyahu n’est pas qualifié pour diriger Israël étant donné son mode de prise de décision, qu’on ne peut en aucun cas croire celui qui assurait pourtant dans une interview à Richard Stengel « Ne croyez pas, vérifiez » (7).

Comment croire l’actuel chef du gouvernement israélien quand autant d’anciens gradés remettent en cause sa méthode pour le moins conflictuelle de résolution du conflit israélo-iranien ?

D’autant qu’aux anciens chefs du Mossad et du Shin-Bet s’ajoute l’ancien Chef d’état-major de Tsahal (8), Gabi Ashkenazi, qui a officié jusqu’en fevrier 2011. Il a déclaré que les sanctions, plutôt qu’une intervention militaire représentent le meilleur moyen pour contrecarrer le programme nucléaire iranien (9).

Pire, l’actuel chef de Tsahal Benny Gantz ,successeur d’Ashkenazi, s’oppose frontalement à B. Netanyahu en considérant que « l’Iran n’a pas encore décidé s’il fallait franchir le pas (…). Si le guide suprême, l’ayatollah Khomenei, le veut, il se dirigera vers l’acquisition d’une bombe nucléaire, mais la décision doit d’abord être prise. » Même Ehud Barak, membre comme Netanyahu du Likoud et actuel ministre de la Défense, garantit que « l’Iran n’a pas encore décidé de construire une arme atomique » (avril 2012). Ainsi Bibi se retrouvait ces derniers mois considérablement isolé politiquement quant à sa volonté d’effectuer des frappes préventives contre les centrales nucléaires iraniennes au lieu de mener une politique de sanctions économiques.

Au dela des frontières d’Israël, des voix discordantes se font également entendre concernant l’option d’une attaque de l’Iran par Israël. Et elles proviennent de son principal allié, les Etats-unis. L’ex-directeur de la CIA et actuel secrétaire à la Défense Leon Panetta jugeait lors d’une interview dans l’émission 60 minutes que l’Iran n’avait pas encore décidé de se doter de la bombe (10) ; une information confirmé par James Clapper, actuel directeur national du renseignement US, devant la commission du renseignement du Sénat.(11).

  • Une alliance Netanyahu-Mofaz imprévisible ?

Suite à l’annonce de l’adhésion du chef de Kadima, Shaul Mofaz dans la coalition de droite menée par Netanyahu, la plupart des journaux avaient jugé surprenante cette alliance. Le parti centriste Kadima constituait l’opposition au gouvernement Netanyahu et Mofaz, son leader, critiquait régulièrement Netanyahu. Nous allons pourtant tenter de démontrer que lorsque Shaul Mofaz rejoint dans la nuit du lundi 7 au mardi 8 mai 2012 la coalition gouvernementale qui permet à B. Netanyahu de s’assurer une large majorité à la Knessset (94 sieges sur 120), il n’est pas un leader de l’opposition mais un allié politique de Netanyahu.

De fait, lorsque l’on s’intéresse à la personne de Shaul Mofaz on comprend que cette alliance n’est en rien imprévisible mais logique compte tenu du passé du chef de Kadima.

Qui est Shaul Mofaz ? En tant que militaire il a été membre d’un commando d’élite de Tsahal, le Sayeret Maktal, dont était aussi membre B. Netanyahu et son frère Yoni. S. Mofaz a d’ailleurs participé avec Y. Netanyahu au raid d’Entebbe en 1976. Quand on sait les liens de fraternité qui unissent les militaires et en particulier les commandos de l’armée, il ne fait aucun doute que ce mariage politique Netanyahu-Mofaz est tout sauf imprévisible. Au lieu de constater un « rapprochement » entre la majorité et l’opposition il faut plutot y voir un pacte d’union nationale signé entre deux « frères d’armes ».

S.Mofaz deviendra par la suite général de Tsahal et responsable de l’écrasement de la seconde Infatida (2000-2005). Il exigea, pour mater cette Infatida, l’exécution d’au moins dix Palestiniens par jour pour chaque brigade [au nombre de 7] ce qui signifiait d’après le général Yitzak Eitan (chef du commandement central) « 70 Palestiniens tués par jour » (12). Une telle gestion de la revolte palestinienne a souvent été décriée à gauche et met surtout en lumiere le peu de scrupules chez S.Mofaz à rejoindre le gouvernement Netanyahu, partisan de l’usage de la force face à l’Iran. Loin d’être un pacifiste S. Mofaz serait plutot un « faucon ».

Enfin, politiquement, il fut logiquement proche de B. Netanyahu et comme lui un membre conservateur du Likoud, partisan d’une ligne dure vis-à-vis de Yasser Arafat. Démissionnaire du Likoud en 2005 après avoir été battu aux élections internes par Netanyahu, il décide de rejoindre le parti centriste Kadima dont il prendra la tête le 27 mars 2012.

Ce qu’il faut comprendre c’est que compte tenu des antécédents de S.Mofaz il n’est plus correct de qualifier Kadima de parti « centriste » en mars 2012 et que la qualification de « parti de droite » semble plus approprié. Si effectivement la base de Kadima n’a pas changé d’opinion, force est de constater que S.Mofaz est avant tout, idéologiquement, un homme de droite. En témoigne d’ailleurs son amitié avec des chefs de partis extremistes religieux : Eli Yishai (Parti Shas) et Moshé Gafni (Parti Yahadut Hatorah) (13).

  • Conclusion

Netanyahu, chef de la coalition de droite, dispose désormais d’une majorité solide à l’Assemblée composée de Kadima (28 sièges), Likoud (27 sièges), Israel Beitenou (15 sièges), Shas (11sièges), Yahadut Hatorah (5 sièges), et le Mafdal (3 sièges) en totalisant 94 sièges.  Plus qu’un mariage de raison qu’aurait justifié la nécessité d’une majorité stable, nous avons affaire à un mariage de cœur entre deux leaders soucieux d’intervenir le plus vite possible en Iran (15). Cette manœuvre politique prouve également que Netanyahu est un fin stratège : il a réussi à s’allier un « ami » facilement en ne lui faisant que peu de concessions (14) et s’assure une légitimité politique intérieure solide lui permettant de faire son come-back sur la scène politique nationale et internationale – en particulier sur le sujet iranien.

Edouard d’Espalungue

Bibliographie

(1) Equivalent de l’Assemblée nationale en Israël

(2) A l’occasion de Yom HaShoah, jour de commémoration de la Shoah en Israël, 19 avril 2012

(3) Service des renseignements Israelien operant exclusivement en dehors d’Israël et des territoires occupés

(4) Dit le 6 mai 2011 lors d’une conférence en Israël

(5) – ou Shinbet – Service des renseignements intérieurs israélien opérant exclusivement en Israël et dans les Territoires occupés

(6) “Diskin : PM, Barak are motivated by messianism, I don’t trust them” by Bark RAVID, Haaretz, 29/04/2012

(7) TIME, Vol. 179, No. 21/ 2012 (“Don’t trust. Verify”)

(8) L’armée Israélienne

(9) Quoted by D. HOROWITZ in Times of Israel , April 30, 2012

(10) On CBS ( January 29,2012)

(11) January 31, 2012

(12) in Boomerang, written by Ofer SHELAH (Yedioth Aharonot) and Raviv DRUCKER (Channel 10)

(13) Jerusalem Post 05/15/2012 by Gil HOFFMANN

(14) Aucun ministère n’a été accordé à Kadima mais seulement la Commission des Affaires étrangeres, de la Défense et des Affaires économiques.

(15) « In June the Israeli air force reportedly carried out large-scale maneuvers that simulated an aerial attack on Iranian nuclear installations, and Transport Minister Shaul Mofaz sparked a minor international storm when he warned that if Iran continued its alleged weapons program, Israel would be left with no option but to attack Israel ». (2011). Encyclopædia Britannica).

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Etudiant. Ne pratique pas la langue de bois, et n’aime pas qu’on la pratique. Passionné de politique, aime en étudier la face cachée. Sans concession et en toute objectivité.
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Une réponse à “Benyamin Netanyahu : le retour” Subscribe

  1. Manu 1 juin 2012 à 23 h 46 min #

    Une vision très intéressante de la stratégie mise en place par le 1er ministre concernant l’alliance conclue avec S.Mofaz. Même si la politique de défense à moyen terme peut être contrecarrée par le sentiment globale de la population ( si tout le monde soutient la cause, à peu près 99% des Israéliens préfèreraient éviter un conflit ouvert), Netanyahu pourrait augmenter le rythme des négociations sur le nucléaire iranien et finir avec cette instabilité pesante.
    Cet article montre donc un réel effort de construction dans la compréhension des choix des politiques de B.N.

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