Cent ans de l’ANC: une histoire qui pèse !

En Afrique du Sud, la célébration des cent ans de l’ANC est l’occasion de revenir sur le bilan mitigé de ce parti qui règne sans partage depuis la fin de l’apartheid.

Le 7 janvier les Sud-Africains fêtaient le centenaire de l’ANC, l’African National Congress  qui après avoir été un groupe terroriste résistant contre le régime de l’apartheid est devenu le parti majoritaire dès les premières élections libres en 1994 et ce jusqu’à aujourd’hui. En 1994 c’est le charismatique Nelson Mandela qui était devenu Président, quinze ans après c’est Jacob Zuma, un de ses camarades de geôle qui est à la tête de l’Etat.

Un parti au pouvoir depuis dix-sept ans sans alternance, cela cache de la fraude électorale me diriez vous. Eh bien non, à la différence de nombre de pseudo démocraties africaines, le règne sans partage de l’ANC est le fruit d’une écrasante supériorité… démocratique. Supériorité qui n’est pas prête de s’écrouler au vu des deux comportements électoraux, bien éloignés de nos standards politiques, qui guident le vote des Sud-Africains.

La majorité émane d’un vote qui ne prend pas en compte ni le bilan, ni l’action actuelle du gouvernement mais simplement sa légitimité historique. Ainsi le vote ANC est un vote de remerciement pour les quatre vingt cinq ans de lutte contre l’apartheid.

Les Sud-Africains ne votent pas non plus selon leurs orientations politiques mais selon leur couleur de peau. Ici pas de socialistes et libéraux mais des noirs, l’ANC et des blancs, DA (democratic alliance).

Et la pression sociale pour voter selon ces paradigmes est forte à l’image de cette tradition qui voudrait que même les noirs en désaccord avec l’ANC leur dédie leur premier vote en guise de remerciement.

Bref, avec 80 % de noirs on comprend que l’ANC n’ait pas besoin de bourrer les urnes tout en atteignant des scores qui rendraient jaloux Poutine et Ahmadinejad. Mais cette écrasante majorité a-t-elle des conséquences néfastes pour la démocratie ?

L’absence de la menace d’alternance pèse sur la démocratie

Un tel monopole du pouvoir ne peut être bénéfique à un système démocratique. La menace de l’alternance, de la sanction populaire constitue dans une démocratie une stimulation pour le parti au pouvoir pour satisfaire l’intérêt général. Menace démocratique qui est également un frein aux dérives autoritaires. L’absence de la menace d’alternance en Afrique du Sud n’est pas anodine.

Il suffit d’ouvrir le journal pour se rendre compte que la corruption est prégnante dans les sphères de l’Etat et de l’administration.

Le trop plein de légitimité légale de Jacob Zuma entraine des abus de pouvoir. Les nominations aux hauts postes de l’Etat se font sur des critères…  d’amitié ! En septembre un ami du Président, absolument pas qualifié est nommé à la tête de la cour suprême, même genre de nomination à la tête de le police. En Afrique du Sud, Jean Sarkozy serait bel et bien à la tête de l’EPAD !

Cette domination démocratique permet également au pouvoir de verrouiller certaines sphères de l’Etat. En novembre le Parlement adopte la « Secrecy bill » qui interdit l’accès à nombre de dossiers d’Etat, atteinte à la transparence dans les affaires de l’Etat demandée dans une démocratie.

Et puis il y a la politique menée dont les résultats bien trop médiocres ne sont pas sanctionnés. Face à des problèmes persistants, la force de la démocratie réside dans l’alternance qui apporte une nouvelle vision politique au traitement de ces problèmes.

Le gouffre économique entre les noirs et les blancs persiste, la politique de discrimination positive de l’ANC (le « Black Economic Empowerment ») n’est que trop peu efficace. Outre les nombreuses dérogations à la règle possible (petites entreprises ou entreprises étrangères) cette politique profite d’avantage à la minorité de noirs aisés qu’à la masse de pauvres entassée dans les townships.

L’éducation reste un défi mal relevé. Le cout des écoles publics et privés est un obstacle insurmontable pour bon nombre de familles. L’Etat se repose sur la scolarisation gratuite proposée par les milieux religieux et associatifs mais jamais une bonne sœur ni même une étudiante européenne volontaire dans une ONG ne remplaceront un instituteur formé.

Enfin, dix neuf ans après la fin de l’apartheid l’Afrique du Sud reste un des pays les plus dangereux au monde. A titre d’anecdote, à Johannesburg la nuit, on ne s’arrête pas aux feux rouges, trop dangereux !

Enfin dernière critique à ce monopartisme démocratique : la compétence du personnel politique. Au nom de la légitimité historique du parti des hommes sans formation (osons citer Jacob Zuma) sont aux rênes de l’Etat, sans parler de l’affaire de viol dans laquelle était embourbée le Président avant d’être élu… On ne fait pas de tout combattant un génie politique !

Des dirigeants habités par une conscience démocratique?

Et pourtant, malgré ce constat pour le moins alarmant, l’Afrique du Sud n’en reste pas moins une démocratie et un exemple à suivre sur le continent des Mugabe, Bachar el Assad et autres Kabila.

Il faut croire que les dirigeants de l’ANC sont habités par une conscience démocratique car une telle domination leur aurait permis de confisquer tous les pouvoirs et de museler l’opposition. Ce qui est loin d’être le cas.

Les médias fonctionnent librement et sont même le premier opposant au régime, ne ratant pas une occasion de casser des œufs sur le dos de Jacob Zuma et de ses acolytes. Occupant la 39 ème place (devant l’Espagne et la France) du classement de la liberté de la presse, la presse sud-africaine donnerait une bonne leçon de respectabilité au Figaro et M. Dassault.

Le multipartisme est entièrement respecté. Le parlement reste un haut lieu de débats et le parti d’opposition dirige la province du Cap.

Jacob Zuma sait par ailleurs que le respect de la démocratie est un des facteurs qui permet à l’Afrique du Sud d’avoir une place de plus en plus importante dans le monde à l’image de l’accueil de la Coupe du monde de foot ou plus récemment de la conférence sur le climat à Durban.

Au niveau national également Jacob Zuma joue la carte de la démocratie et de l’apaisement des tensions, carte qu’il doit jouer absolument s’il veut maintenir sa popularité : la population, imbue de liberté ne tolérera surement pas tout les excès, même au nom de l’Histoire ! En novembre, Julius Malema, le populiste leader des jeunes de l’ANC est exclu du parti après avoir prononcé des discours anti-blancs. Sur la lancée, depuis deux mois , Jacob Zuma essaie de mettre de l’ordre dans les affaires de l’Etat.

C’est donc une conscience démocratique hérité de Mandela et de l’esprit de la fin de l’Apartheid, ce moment historique de développement des libertés, qui encourage l’ANC à éviter les excès. Si le poids de l’Histoire entraîne une dangereuse domination d’un parti, il sert aussi de garde-fou à une démocratie si chèrement gagnée.

Romain  Halbfisch

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