Bruno le Maire – « Jour de pouvoirs »

Il y a chez lui des faux airs d’André Malraux. Physiquement ? Non. Psychologiquement ? Peut-être. Qu’il s’agisse de Bruno le Maire ou de son ainé, un point commun les unis: ils oscillent à la frontières du monde littéraire et politique. A la différence près que si le premier était d’abord écrivain avant de rejoindre le portefeuille de la Culture, le second est déjà ministre quand il écrit « Jours de Pouvoirs ».

Qui est il ? « L’Homme est ce qu’il fait » avait écrit André Malraux.

Bruno le Maire était ministre de l’Agriculture quand il commence « Jours de Pouvoirs » D’une précision millimétrée et d’une facilité d’écriture transpirante, le clinquant ministre raconte le pouvoir au rythme où il s’écrit.  L’urgence quotidienne des décisions le somme de réagir, de décider, de trancher. Par plusieurs fois, le clinquant ministre de l’agriculture fait face à la crise. Pardon : des crises. Le prix du lait qui flambe,  le désarroi des pêcheurs, l’aide alimentaire européenne aux plus pauvres menacée de suppression…. A chaque fois il s’en sort. Il réussit tellement bien qu’on lui promet, par deux fois, un porte feuille ministériel, jugé « plus prestigieux : Bercy…. Qui lui échappe deux fois.  Les petites mesquineries, les grandes (fausses) promesses, les coups bas font aussi partie de la vie politique.

Derrière les bassesses qu’il suscite, le pouvoir a des formes concrètes : des cercles de décision rarement concentriques, des lignes politiques parfois contraires et une myriade de discours, de négociations.  Bruno le Maire a cherché à cerner les contours et les rouages de l’architecture politique, sans en dessiner les plans. Il n’impose pas sa vision du monde, mais donne des clés pour que chacun se fasse sa propre idée du pouvoir. Bien sur, ce libéral convaincu, ce germanophile assumé porte de lourdes responsabilités : un ministère, une place dans l’organigramme de campagne et de fait, colporte une certaine idée de la France. Il espère surtout convaincre Nicolas Sarkozy  d’une campagne vers le centre autour des valeurs d’autorité, d’Europe et de responsabilité. Il joue là, en cas de victoire, son avenir politique. Mais il n’est pas franchement à l’aise quand son camp fait des vagues. L’affaire Woerth, la stigmatisation des roms, la « droitisation » du discours… A chaque fois, Bruno le Maire reste en retrait.

Alors il rédige. Chaque jour, pendant une heure il remplit de notes son cahier à spirale de tout ce qui peut nourrir sa réflexion : idées politiques,  remarques philosophiques ou littéraires et rencontres informelles. Comme cette fois, ou en marge d’un énième déplacement à l’étranger, il rencontre par hasard Bill Gates avec qui il entretient plusieurs échanges. Surprenant.  « Jour de pouvoirs » est en réalité un amoncellement de réflexions quotidiennes d’un Homme.  Pardon : d’un voyageur.

Car il s’agit bien d’un récit d’exploration.  Un voyage au cœur du pouvoir politique. Plus que d’emprunter au Commandant Cousteau son amour des grandes traversées, Bruno le Maire lui pique son « Calypso ». Le « Capitaine le Maire » s’aventure en eaux profondes, sans jamais toucher le fond. Il ouvre une fenêtre  sur les rouages du mécanisme politique et sur ceux qui nous gouvernent. Dans cette galerie de portraits, Nicolas Sarkozy occupe une place à part. Forcément.  Sans le charger ni lui rendre hommage, l’ancien conseiller de Dominique de Villepin lui prête des traits humains : ni pub, ni critique, juste une photographie en détails de celui qui nous a présidé pendant cinq années.  La volonté de nous laisser juges ? Peut-être.

Le cœur à droite, la plume adroite Bruno le Maire écrit, et bien. De ses yeux bleu-océan, il plonge dans une mer brisée par les vagues d’une défaite qu’on annonce inévitable. Qu’on se le dise : nous ne sommes pas seulement les témoins d’une période charnière, crépuscule d’un régime politique, mais des « accompagnateurs » qui s’émerveillent  à se noyer dans tant de détails et de justesse.

En littérature, on nommerait  cela réalisme. Pour un homme politique, on parle de talent. Rares sont ceux qui, comme lui, ont su conjuguer l’art d’écrire avec celui de gouverner. Giscard était un pathétique romancier, Mitterrand était moins écrivain que lecteur passionné, Chirac a préféré confier ses mémoires au génial Jean-Luc Barré et Nicolas Sarkozy…. Nul n’ignore que la littérature ne le passionne, l’écriture encore moins. Une preuve ? Citons Bruno le Maire, lui même, paraphrasant le Président : « La princesse de Clèves, je l’ai lu trois fois. J’y peux rien si c’est ennuyeux à mourir ». Tout est dit.

D’aucuns savent que l’auteur de «Jour de pouvoirs» est Bruno le Maire. Mais sait-on vraiment qui est Bruno le Maire ? Le politique au service de la littérature ? Ou l’inverse ?  De cette double interrogation naît un curieux sentiment : celui de se perdre à la frontière des deux mondes. L’auteur, lucide, confronte le recto et le verso de sa personnalité: « Qui écrit en moi? Qui fait de la politique? Où commence la politique et où se termine la littérature? Pour le moment, je suis incapable de répondre à cette question. »  Avec une conviction : « la littérature guide la vie politique », comme il l’a affirmé en recevant le prix du salon du livre politique. Une chose est sûre : il réussi à faire oublier l’image du fonctionnaire discret pour emprunter celle de l’excellence. Excellente plume, excellent Français, excellent récit. C’est à se demander si Bruno le Maire ne s’est pas trompé de carrière. André Malraux peut trembler : on vient peut-être de lui trouver un successeur…

Jordan Allouche

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