Cédric Villani, au-delà de la mathématique

Cédric Villani, rencontres économiques d'Aix-en-Provence, 2013 Cédric Villani, rencontres économiques d'Aix-en-Provence, 2013

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Politique.com revient sur un des évènements de l’année 2013, les Rencontres Economique d’Aix-en-Provence, véritable Davos français, qui rassemble des économistes de renoms [1] et des chefs d’entreprises tels que Carlos Ghosn ou Gerhard Cromme.[2] Cédric Villani, prix Nobel de Mathématiques en 2010 [3] participait à une table ronde sur le thème de l’éducation. Il répond ici à nos questions sur les clés de l’apprentissage, l’état du l’université en France et le projet politique de l’Union Européenne.

Politique.com: Que retenez-vous du débat sur le thème «Prendre le temps de former » ?

Cédric Villani: Je retiens l’approche qu’avait Philippe Trainar d’utiliser sur ces questions des indicateurs et des statistiques. C’est une vraie problématique, importante sur les questions d’éducation. Il ya des choses qui marchent et d’autres qui ne marchent pas. Trop souvent, ce débat d’efficacité est pollué par des questions d’idéologies. On nous explique qu’il faut tel ou tel système d’enseignement pour des raisons idéologiques, politiques : c’est un discours qu’on entend énormément, à des degrés divers.

Ce qui est intéressant avec Trainar c’est son recours à des statistiques, son recours à quelque chose de dépassionné, ce qui est pour moi très important. C’est comme par exemple apprendre à lire, apprendre à écrire. Cela fait des millénaires qu’on écrit, notre cerveau n’a pas changé. Il n’y aucune raison qu’on ne sache pas faire maintenant des algorithmes. Nous disposons de méthodes de plus en plus efficaces pour apprendre.

Politique.com: Pourriez-vous donner 3 clés d’efficacité sur les questions d’apprentissage ?

Cédric Villani: La première clé, c’est d’accepter la démarche scientifique, expérimentale. Encore une fois, il y a des choses qui marchent et d’autres qui ne marchent pas, qu’ils faut confronter dans la durée, à une échelle globale.

Politique.com: Vous préconisez une méthode empirique en quelque sorte ?

Cédric Villani: Une méthode empirique, exactement. Tout ce qui rentre en compte dans la formation, comme par exemple la biologie des gens, avec leurs réflexes et circuits mentaux. Ce n’est pas quelque chose qu’on maitrise, quelque chose qu’on comprend. Il ne faut pas croire que l’élève va s’adapter à la méthode, c’est le contraire, c’est la méthode qui doit s’adapter à l’élève.

La deuxième clé est la question des facteurs humains : la relation de maitre à élève. Les processus qui sont mis en place, le jeu de l’affectif, jouent au moins autant que la méthode en elle-même. Toute la question de la pédagogie, c’est de trouver un bon équilibre entre l’encouragement et la sanction. Il est clair qu’en France le curseur est actuellement trop du côté de la sanction et pas assez du côté de l’encouragement. À mon avis, c’est le contraire qu’il faudrait faire. Cela change vraiment tout pour un élève qui répond juste à moitié qu’on lui dise « non c’est faux » ou  «  bravo, continue, tu es sur la bonne voie ». Cette dimension humaine de l’enseignant est très importante dans sa fonction psychologique.

Politique.com: Par rapport aux nouvelles technologies, quel est votre discours sur la désintermédiation de la connaissance entre le maître et l’élève ?

Cédric Villani: Il faut comprendre que l’apprentissage est avant tout un processus humain. Quand on communique par internet, on communique avec des personnes. L’ordinateur est un intermédiaire entre les relations, ce n’est pas une machine qui nous apprend à parler. Il y a quelque chose de différent, de plus intéressant qui est mis en place maintenant : ce sont les auto-entrainements qui se font sur ordinateur. Ou tout simplement avec un Iphone pour l’apprentissage des langues par exemple, un peu comme serait un mur pour l’entrainement d’un tennisman. J’intégrerais cet aspect de l’apprentissage à la question des clés nécessaires à l’élève pour prendre lui-même les choses en main. Il faudrait lui dire « voici l’exercice que tu vas travailler » fin qu’il puisse s’exercer en dehors de la classe.

Nous avons en résumé nous avons 3 clés pour un apprentissage efficace : la méthode empirique, les conditions humaines – le fait de de valoriser l’élève pour un meilleur apprentissage – et la troisième clé, l’autonomie.

Politique.com: Les nouvelles technologies pourraient-elles permettre à celui-ci d’être autonome ?

Cédric Villani: Oui, c’est une bonne question. Les nouvelles technologies, comme toutes les technologies en soi, ne sont pas bonnes ou mauvaises. Il existe des cours à distance avec un grand nombre de personnes pour avoir un effet de masse. Il faudrait rapprocher humainement les parties, par exemple avec une communication maitre-élève à travers un système de « tchat », surtout si les personnes se connaissent déjà. Les outils avec lesquels on peut s’entraider sont essentiels. Par exemple, traduire un texte en japonais avec un traducteur électronique est beaucoup plus rapide, varié, programmable, permet d’inventer des phrases, par rapport à un dictionnaire franco-japonais. Il pourra également repérer vos erreurs et vous réinterrogez très souvent dessus.

Politique.com: Plus largement, concernant l’éducation en France, que pensez-vous de l’autonomie des universités décidée par l’ex-ministre de l’éduction Valérie Pécresse ? Des investissements privés qui pourront servir à leur développement ?

Cédric Villani: En France nous avons traditionnellement un rapport très négatif avec l’argent privé, au mélange des genres et l’éducation est une valeur essentiellement noble qu’on attribue à l’Etat. Le fait de faire intervenir des investissements privés peut poser problème aux yeux des gens. Mais je pense également que les écoles les mieux gérés sont très souvent privés, on y voit une vrai cohésion, une vrai organisation, comme par exemple l’Ecole Active Bilingue Jeannine Manuel [4] qui est des exemples les plus remarquables.

Politique.com: Sur la thématique des financements privés je pense par exemple à un numéro de Challenges [5] dans lequel le directeur de l’ESSEC indiquait que faire payer 10 000 euros par an aux élèves était une bonne chose en expliquant que cela obligerait en retour l’élève à vraiment s’impliquer et à travailler. Vous êtes l’exemple inverse du chercheur qui n’a pas dû débourser 10 000 euros durant ses études grâce à l’école publique et qui a prouvé -en obtenant la médaille Fields- [6] que ce système pouvait être performant, sans généraliser. Ce que dit le directeur de l’ESSEC vous paraît-il donc pertinent aujourd’hui ?

Cédric Villani: L’idée de l’école à 10 000 euros est une idée qui spontanément me choque, parce que ce n’est pas dans la culture française. Il a cependant raison sur un point –c’est une théorie du comportement- c’est que le fait de payer quelque chose va vous engager automatiquement par rapport à vous-même. Et par rapport à votre famille : si celle-ci a peu d’argent et que vous n’allez pas en cours, cela lui sera très dommageable.

Mais son discours peut se défendre, d’autant que 10 000 euros est une somme élevée sans être délirante lorsqu’on compare avec certaines universités américaines comme Harvard. Je pense que c’est une bonne chose que coexistent ces deux systèmes, payants et gratuits, pourvu que l’écart ne soit pas monstrueux et qu’il n’y ait pas un scénario dans lesquels on aurait des très bonnes formations privés payantes et de mauvaises formations publiques. Mais actuellement ce n’est pas le cas et il y a de très bonnes formations publiques.

Mais la question du financement est à mon avis secondaire car la vrai question, le vrai enjeu de la réforme Pécresse [7] et qui est encore en discussion aujourd’hui, c’est la question de la gouvernance à l’université. Celle qui consiste à donner plus de pouvoirs aux universités, un pouvoir plus décentralisé. C’est en enjeu qui est à poursuivre sur une décennie avec davantage de responsabilités au niveau local. C’est sortir d’un système dans lequel les enseignants, les chercheurs les universitaires, n’ont aucune confiance dans leurs présidents, bien qu’ils les élisent.

On doit également arrêter de se tourner spontanément vers l’Etat pour résoudre tout. L’Etat ne le peut pas, l’Etat est maladroit, l’Etat n’y arrive pas. Cette vision idéale d’un Etat planificateur, ministériel, qui est profondément enraciné dans l’imaginaire des universitaires français est une vision maintenant irréaliste. La réforme Pécresse a au moins le mérite d’inciter les universités à prendre leurs destins en mains. C’est une question ensuite de modèle économique, de business model, d’attitude à avoir.

Politique.com: Vous êtes mathématicien, qu’avez-vous pensé des conférences qui se sont tenu aux Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence?

Cédric Villani: Premièrement, l’économie c’est l’affaire de tout le monde, comme n’importe quelle science. Ce sont des sujets qui s’adressent à tous et qui nous impactent tous. En tant que citoyen, ce sont des questions intéressantes et il n’y a pas besoin d’être spécialisé en économie pour comprendre ce qui se dit.

Politique.com: Est-ce qu’un intervenant vous a marqué en particulier ?

Cédric Villani: Je n’ai pas encore eu le temps d’assister à beaucoup d’exposés mais j’ai suivi avec la plus grande attention celui d’Augustin de Romanet, le plus intéressant, et j’y ai trouvé beaucoup de convergences avec ce que fait le monde universitaire.

Politique.com: Dans la situation de crise à laquelle nous faisons face actuellement, on remet de plus en plus en cause les mathématiques, base des modèles financiers et notamment des produits dérivés. Qu’en pensez-vous ?

Cédric Villani: Remettre en cause les mathématiciens pour leur rôle dans la crise revient à peu près à attaquer les forgerons quand certains se battent à coup d’armes blanches. Ce n’est pas la technologie qui est mauvaise en soi, c’est l’usage que l’on en fait ensuite. Le mathématicien est dans son rôle, il développe des outils. La question est de savoir comment appliquer l’outil. Si vous l’appliquez sans garde-fou, sans règles de sécurité, vous faites une faute.

Politique.com: Vous avez parlé de rêve pour atteindre des objectifs, quel était le vôtre lorsque vous étiez étudiant ?

Cédric Villani: Quand j’étais jeune, cela m’est déjà arrivé de rêver à l’occasion d’un dessin animé ou d’un bouquin, de rêver devant le dessin du mathématicien, devant l’ensemble d’une architecture. Je n’avais pas un rêve en particulier mais je trouvais le monde des mathématiciens fascinant.

Au niveau scolaire, ce qui m’attirait beaucoup c’était l’aspect « acquisition des technologies », le résultat de la démonstration et des compétences qu’on en a tiré, parfois avec un formalisme restreint. Le foisonnement qu’on trouve derrière des démonstrations inventives est absolument fascinant. Mon autre grand amour de jeunesse était la paléontologie, j’étais incollable sur toutes les espèces, les dinosaures et leurs représentations.

Politique.com: Quelle question auriez-vous aimé qu’on vous pose en interview ?

Cédric Villani: Une question qu’on me pose rarement qui me tient à cœur, c’est savoir si un mathématicien a compétence pour s’intéresser aux organisations humaines, sociales et politiques. Et la réponse est oui. Je suis engagé politiquement comme fédéraliste européen. Je suis actuellement vice-président du think tank Europa Nova. La politique, c’est l’art d’organiser les gens, et je suis pour une Europe plus intégré, mieux intégré, coordonnée et non pas normalisée.

Politique.com: Vous vous positionnez donc pour une meilleure  « coordination » de l’Europe sur les salaires, les retraites et plus largement sur les questions sociales ?

Cédric Villani: Oui, il nous faut une politique économique, une politique scientifique, un président élu au suffrage universel, une commission qui doit jouer un rôle moteur et avec beaucoup plus de flexibilité qu’aujourd’hui ; un président qui cumule les fonctions actuelles de Barosso et de Van Rompuy.

Politique.com: Des partis comme le Front de Gauche ou le Front National vous paraissent-ils dangereux quant à la réalisation d’un idéal européen ?

Cédric Villani: Il y a beaucoup de choses dangereuses pour l’idéal européen mais le problème ne vient pas des partis, qui ont le droit d’exister, mais de ce que pensent les gens. Il y a une montée des sentiments nationalistes, des sentiments isolationnistes, de rejet de la différence, qui sont extrêmement dangereux. C’est une vague de fond qui existe depuis au moins une décennie et dont on ne voit pas la fin. C’est ce sentiment général qui met toute la construction européenne en péril. Nos projets portent essentiellement sur la formation des jeunes, sur le voyage des jeunes, sur l’ouverture des idées, pour qu’ils puissent se rencontrer et se parler.

Politique.com: L’euroscepticisme est pourtant au plus haut dans les sondages, [8] quel avenir pour l’UE ?

Cédric Villani: Oui, les français sont parmi les plus eurosceptiques. J’écoutais Augustin de Romanet lors d’une conférence qui disait qu’à chaque fois que l’Europe avançait, elle reculait au même moment.

Edouard d’Espalungue

Notes-

[1] Des économistes tels que Mario Monti, Jens Weidmann, Michel Aglietta, Jean-Hervé Lorenzi, Jacques Mistral (Cercle des économistes) étaient présents.

[2] Carlos Ghosn est le PDG de l’Alliance Renault-Nissan, Gerhard Cromme est président du conseil de surveillance de Siemens.

[3] Cédric Villani a reçu la médaille Fields en 2010.

[4] Ecole Active Bilingue Jeannine Manuel, 70 Rue du Théâtre, 75015 Paris.

[5] Challenges n°311 (6 au 12 septembre 2012), en couverture : «  ‘La gratuité ? Une machine à fabriquer l’échec’ Pierre Tapie, directeur général de l’ESSEC »

[6] Cette médaille est l’équivalent du Prix Nobel en mathématiques et est attribuée tous les quatre ans.

[7] Ministre de l’Enseignement supérieur en 2007, elle fait voter, la même année, la loi sur l’autonomie des universités (LRU).

[8] Une étude de l’institut américain « Pew Research Center » menée en mars 2013 indique que seul 41% des français ont une opinion favorable de l’UE, un chiffre en baisse de 19 points par rapport à l’année 2012. Quoted in «Les Français plus eurosceptiques que les Anglais », by Jean-Jacques MEVEL, in « Le Figaro », 14/05/2013.

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4 réponses à “Cédric Villani, au-delà de la mathématique” Subscribe

  1. Fred 19 février 2014 at 15 h 14 min #

    Il n’y a pas de prix Nobel de Mathématique…

    Car la femme de Nobel l’a trompé avec un mathématicien…

    Medaille Fields peut être …..

    Mais personne ne connaite cette médaille

    • Edouard d'Espalungue 19 février 2014 at 18 h 56 min #

      Il faut lire les notes 3 et 6.

  2. Fred 19 février 2014 at 15 h 15 min #

    Desolé pour les fautes … Mon truc c’est les sciences …
    Lol

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