Les classes populaires votent FN, ah bon ?

Depuis la « funeste soirée » du 21 avril 2002 les observateurs sont unanimes, ou presque : le Front national serait LE parti des classes populaires. Cette assertion purement journalistique a fait son chemin dans les esprits depuis, érigée en fait social incontestable.

En ce début d’année électorale, les candidats, principalement de gauche, se voient immanquablement opposer l’argument sur les plateaux TV : les classes populaires les fuiraient au profit de Marine Le Pen. Mais d’ou sort cette soit-disant vérité? Si des millénaires durant on pensa que la Terre était plate, Galilée prouva qu’elle était ronde. L’analogie est claire : ce ne sont pas dix ans de tapage journalistique qui rendront cette ineptie exacte. Face aux journalistes, les scientifiques malheureusement moins audibles et moins lus tendent à infirmer ou au moins à nuancer le lien qui existerait entre « classe populaire » et vote Front national.

Une poignée de « fachos » dans une foule d’abstentionnistes ?

Le FN n’est pas (encore) le parti des classes populaires et, si l’on regarde les travaux sociologiques, deux erreurs méthodologiques de taille permettent de comprendre la faille de raisonnement.

La première est de facture classique, à savoir une confusion entre ce qui constitue une analyse des pourcentages d’une part et celle du nombre de voix obtenues d’autre part.

La première est la confusion entre l’analyse des pourcentages et celle du nombre de voix.

Dans La démocratie de l’abstention* Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen expliquent que l’électorat FN est particulièrement sensible à la mobilisation électorale. Dans les quartiers populaires les « frontistes », étant des politisés à minima, constituent le noyau dur des votants. En d’autres termes l’électeur FN est un électeur convaincu de son vote et qui donc se déplace aux urnes plus souvent que les autres. D’autres parts les quartiers populaires sont les endroits où l’abstention bat des records. Les dimanches d’élection une majorité des électeurs préfère aller à la pêche que de se déplacer au bureau de vote ! Assemblons ces deux analyses. Il apparait alors que si c’est effectivement dans les quartiers populaires que le FN obtient les meilleures pourcentages, ces pourcentages ne correspondent en fait qu’à un nombre d’électeurs beaucoup plus faible.

La « masse populaire » se déplaçant pour voter Marine Le Pen ne pourrait être donc en vérité qu’une « poignée de fachos » dans une foule d’abstentionnistes. Ainsi, dès lors qu’un scrutin arrive à mobiliser davantage les mêmes extrémistes ne pèsent plus grand chose dans l’élection à l’image des élections présidentielles de 2007 qui a vu dans le même temps une hausse de la participation et le vote FN s’effondrer.

Les comportements électoraux se mesurent mieux dans les bureaux de vote que dans les sondages

L’autre ressort d’erreur réside dans l’analyse de comportements électoraux à partir d’échantillons soit trop larges, le vote au niveau national, soit trop peu précis, les sondages. Dans Vote en PACA** Christophe Traïni étudie le vote FN en 2002 dans la région qui représenta près de 20% des électeurs de Jean Marie Le Pen.

Circonscription par circonscription, bureau de vote par bureau de vote, l’analyse est affinée et ses constatations indiscutables : le lecteur peut se rendre compte que ce ne sont pas les milieux populaires mais au contraire des familles « aisées » vivant non loin de quartiers défavorisés qui ont le plus alimenté le vote FN en valeur absolue. Dans les dix circonscriptions les plus mobilisées en nombre de voix exprimées, pour Jean Marie Le Pen on retrouve Arles, Aix-en-Provence ou encore Fréjus, des communes semble-t-il plus touchées par l’arrivée massive de retraités au portefeuille bien garni que par la paupérisation ! A l’inverse les circonscriptions ayant finalement le moins accordé leurs faveurs au vote FN regroupent des quartiers marseillais ou toulonnais qui comptent bien plus de HLM habités par des chômeurs que de villas avec piscine…

N’en déplaise donc aux chroniqueurs parisiens bien installés dans leurs certitudes sociologiques mal étayées, le vote FN serait donc moins une adhésion en masse de classes populaires délaissées que le vote d’une poignée de malheureux qui, succombant au démon xénophobe, se déplacent plus faire leur devoir électoral avec davantage de zèle que les premiers, accompagnés de nantis peureux pour leur personne et leurs biens ! Espérons simplement que ces fameuses classes populaires résistent aux incantations médiatiques qui auraient pour conséquence de leur faire croire qu’en effet, le vote FN serait celui qui leur conviendrait le mieux !

Romain Halbfisch

Bibliographie 

*La démocratie de l’abstention, Céline Braconnier et Jean Yves Dormagen, éditions Gallimard 2007 : étude de 5 ans des comportements de vote dans la cité des cosmonautes, banlieue nord de Paris.

** Vote en PACA. Les élections de 2002 en Provence-Alpes-Cote d’Azur, sous la direction de Christophe Traïni, éditions Karthala 2004 : analyse du vote de 2002 dans la Région PACA.

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Quand un athlète Alsacien, perdu dans la brousse Sud Africaine pour cause de troisième année de science po se met à divaguer sur la politique!
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5 réponses à “Les classes populaires votent FN, ah bon ?” Subscribe

  1. beranger 30 janvier 2012 à 23 h 15 min #

    Toujours et encore ces insultes envers les électeurs des extrêmes…Il est vrai il est plus facile d’insulter que d’argumenter et réfléchir…Plus facile de montrer du doigt ceux qui ne suivent pas ce que vous pensez être bon…Tiens cela me rappel le racisme.

    Cordialement quelqu’un qui vote extrême gauche et qui trouve que les gens de votre espèce sont bien plus dangereux que n’importe qui d’autre pour la démocratie.

  2. Radhia Ghanem 31 janvier 2012 à 18 h 43 min #

    Bon article !

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