La croissance nulle, une spécificité française

En ces heures de multiplication des prévisions, gouvernement et institutions s’affrontent pour déterminer quel sera le taux de croissance de la France en 2013. Mais tout le monde semble converger vers la même idée : il sera nul. Pourquoi la croissance française n’arrive-t-elle pas à décoller ? Explications

Depuis quelques semaines, plusieurs annonces ébranlent les certitudes du gouvernement. Lui qui tablait sur une croissance de 0,8% en 2013 ne peut être que déçu. L’objectif est encore manqué. C’est le Rapport Public Annuel de la Cour des Comptes qui a commencé à inquiéter. Didier Migaud a en effet annoncé que cette prévision ne serait pas atteignable en l’état. Pierre Moscovici, Ministre de l’Economie, a alors expliqué que le gouvernement serait contraint de « repenser » ses prévisions. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, a également estimé qu’elles s’établiraient surement autour de 0,2% ou 0,3%. Effet d’annonce ou véritable prise de conscience ?

Pourtant, cela faisait plusieurs mois qu’économistes et analystes tiraient la sonnette l’alarme. FMI et OCDE ont jugé les attentes du gouvernement trop élevées pour être atteintes. Et le coup de massue vient de la Commission Européenne. Celle-ci estime que la croissance française sera quasiment nulle cette année, avec un taux de 0,1%. Une annonce qui n’étonne plus personne, tant cette situation est habituelle dans l’Hexagone.

Une situation problématique

Mais pourquoi la croissance française est-elle si atone ? Il faut savoir que la croissance correspond à une augmentation du Produit Intérieur Brut (PIB), indicateur des richesses créées pendant un an. Une croissance nulle signifie donc que l’économie n’a créé aucune richesse supplémentaire pendant un an. Le PIB est construit autour de plusieurs composantes : la consommation des ménages, l’investissement des entreprises, la capacité à exporter ou la nécessité d’importer. Tous ces éléments affectent plus ou moins directement notre croissance.

C’est pourquoi la Commission Européenne a tant diminué ses prévisions : « en 2013, compte tenu de la baisse du revenu disponible des ménages lié à la hausse du chômage et au manque de confiance des entrepreneurs, il est prévu que le PIB augmente de seulement 0,1% ».

Le problème est qu’une croissance nulle est une spécificité dont notre pays a bien du mal à se défaire. L’évolution de notre croissance est une situation rare, presque inédite depuis l’après-guerre et quasi-unique sur le plan international.

En Europe, la France se situe dans une bonne moyenne. L’Allemagne et l’Autriche ne gagnent que 0,7% de PIB en 2012, la Pologne 2%, la Roumanie 0,2%. La Norvège voit sa croissance forte de 3,5% de hausse, la Suède de 0,9%. Mais ces deux derniers n’appartiennent pas à la zone euro. Peut-on alors parler d’un syndrome typiquement européen ?

La liste des pays subissant la crise européenne semble le confirmer. Le Portugal concède 3,2% et l’Espagne 1,37%. L’Italie, pourtant réformée de fond en comble, a vu son PIB chuter de 2,2%. La Grèce, victime d’une austérité sans précédent, a encore cédé 6,4%. Soulignons que ce pays a vu son PIB décroitre de près d’un quart depuis le début de la crise. Une situation bien difficile pour des pays toujours en proie aux marchés.

Enfin, certains voisins sont dans une situation qui n’est pas enviable. Le PIB belge diminue de 0,2% et les Pays-Bas subissent une baisse de 0,9%. Enfin, le Royaume-Uni, qui ne cesse de nous donner des leçons d’économie, se trouve dans la même situation que la France : une croissance nulle.

Explications

On doit cette atonie de la croissance à plusieurs facteurs. Il faut savoir que l’économie française est très diversifiée, de grande taille et que son système de sécurité social est un amortisseur efficace mais parfois handicapant. Il permet d’éviter un effondrement de l’économie en cas de repli massif de tous les indicateurs décrits précédemment, mais il empêche également une accélération rapide en cas de reprise. A double tranchant, notre système est en fait à la fois une barrière et un sauveur.

Quand on rentre un plus dans le détail des origines de cette croissance nulle, on se rend compte que tout vient du moral de nos citoyens. Selon Hélène Baudchon, économiste chez BNP Paribas, c’est le manque de confiance des ménages et des chefs d’entreprise qui explique ce taux quasi-nul. En effet, ces variables si imprévisibles jouent sur la consommation et l’investissement, que l’on a décrites comme moteurs de la croissance. Si ces deux éléments tournent au ralenti, la production est freinée et entraine donc une croissance très faible.

Des mesures à l’efficacité contestée

Mais en cette période d’économies massives, de contraction de la demande mondiale et d’incertitudes économiques, rien n’est fait pour soutenir la croissance. Les gouvernements Fillon et Ayrault ont procédé à des économies massives pour réduire le déficit public, c’est-à-dire la différence entre les recettes et les dépenses de l’Etat. Mais à quel prix ?

François Hollande doit désormais jongler habilement entre la baisse du déficit et le soutien à la croissance, deux trajectoires souvent incompatibles. « Si on décidait d’atteindre à tout prix les 3%, on ferait des prélèvements obligatoires, et ça aurait un impact récessif sur la conjoncture. Il ne faut pas qu’on rentre dans cette dynamique » affirmait il y a peu une source gouvernementale.

En effet, quand un gouvernement décide de baisser les dépenses publiques, la consommation et l’investissement sont souvent les premiers concernés. Car qui dit baisse des dépenses dit baisse des allocations, suppressions de postes de fonctionnaires, baisse des subventions et de toutes autres dépenses qui soutiennent la production. Il est donc dangereux de procéder de la sorte alors que le pays est en proie à des difficultés économiques. « Quand l’économie va mal, il faut lever le pied sur l’austérité, quand l’économie va bien, vous pouvez accélérer l’austérité » résumait Mathieu Plane, économiste à l’OFCE (Observatoire Française des Conjonctures Economiques).

A l’heure où 74% des français jugent la politique fiscale du gouvernement injuste envers eux, le problème n’est plus seulement économique, il est politique. En effet, l’effort structurel de 38 milliards d’euros destiné à la réduction des déficits repose pour les deux tiers sur les ménages et les entreprises. En dénouant le nœud autour du budget, le gouvernement en serre un autour des acteurs économiques. Inutiles de dire que c’est un jeu risqué.

A qui la faute ?

Il faut alors se poser la question de l’origine d’une telle conjoncture. Jean-François Copé, qui ne manque jamais une occasion de jouer son rôle d’opposition, estime ainsi que l’impossibilité d’atteindre un déficit de 3% constitue un « véritable aveu de l’échec de François Hollande ». Valérie Pécresse, ancienne ministre UMP du Budget, surenchérit en annonçant que si « l’économie française est à l’arrêt », c’est parce que la majorité a « cassé la croissance avec une overdose d’impôt ». Est-ce exact ?

On ne peut pas nier que les dernières hausses d’impôt ont été brutales, mais en réalité les conséquences actuelles sont aussi dues aux initiatives du précédent gouvernement, celui de François Fillon. En effet, c’est lors des deux premiers trimestres de 2012 que la France a connu une période de récession (2 trimestres consécutifs de baisse du PIB) alors qu’une très faible hausse est apparue après l’élection de la gauche au pouvoir.

La rigueur n’a également pas été initiée par le gouvernement Ayrault. « Ce n’est pas l’actuel gouvernement qui a commencé à prendre des mesures d’austérité » a indiqué Jean-Marc Daniel, professeur à l’ESCP Europe. « Les hausses d’impôts qui ont pesé sur les ménages et les entreprises en 2012 ont été votées par le gouvernement Fillon en 2011. La gauche ne fait que poursuivre cette politique ». On peut cependant constater que l’effort budgétaire et les augmentations d’impôts ont surtout eu lieu suite à l’élection de l’actuelle majorité.

Le problème ne vient également pas seulement de la politique française. En effet, notre pays exporte partout dans le monde et l’Europe représente 60% de sa clientèle. Or l’Europe est en crise. « Ce n’est pas un problème de politique économique spécifique à la France mais de contexte généralisé d’austérité en Europe » estime Jean-Marc Daniel. Le PIB européen s’est contracté de 0,5% en 2012, ce qui explique en partie notre faible croissance.

Et l’avenir ?

Il faut désormais que le gouvernement prenne toute la mesure de l’importance d’une croissance supérieure à zéro. Tout est lié : hausse de la production, baisse du chômage, hausse de la consommation et de l’investissement, augmentation des recettes publiques, baisse du déficit et hausse des dépenses publiques.

Bien que les hausses d’impôts décidées par Bercy n’aient pas encore brisé le moteur de l’activité en France, cela risque d’être le cas en 2013, année qui s’annonce d’ores et déjà difficile. Selon Jean-Marc Daniel, « le seul élément capable de dynamiser la croissance française en 2013, c’est l’investissement des entreprises. Or la politique du gouvernement ne le favorise pas : la fiscalité sur les bénéfices va être alourdie et le crédit d’impôt compétitivité favorise les entreprises à forte main d’œuvre, pas les entreprises de croissance ». Le gouvernement doit donc réagir.

L’avenir de la croissance française s’annonce aussi sombre qu’aujourd’hui. L’année 2013 a à peine commencé que déjà les analystes et les grandes institutions tablent sur une croissance quasi-nulle. Il faut donc que le gouvernement prenne des initiatives efficaces pour redresser la barre. L’objectif : un déficit à 3%. L’effort concédé depuis quelques années a déjà été considérable, mais il faut tout de même veiller à ce que cet objectif ne soit pas atteint au détriment de plusieurs autres telles que la réduction du chômage, l’augmentation de la compétitivité et de l’attractivité ou la hausse du pouvoir d’achat.

La croissance française est donc au centre des préoccupations de bon nombre de spécialistes. Son atonie et ses perspectives négatives font peur. Le gouvernement Ayrault doit donc en calculer la dangerosité et prendre un ensemble de mesures de soutien à l’économie et de sortie de crise indispensable pour relancer la machine à produire. Mais face à Bruxelles, qui raisonne collectivement, et à la population française, de plus en plus nationaliste, la marge de manœuvre reste relativement faible. Une affaire à suivre.

CGD

 

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Etudiant. Ne pratique pas la langue de bois, et n’aime pas qu’on la pratique. Passionné de politique, aime en étudier la face cachée. Sans concession et en toute objectivité.

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