Asie : le nouveau berceau russe

Major Russian gas pipelines to europe, Wikimedia Common Major Russian gas pipelines to europe, Wikimedia Common

Qu’est-ce qu’il se passe depuis quelques années au Kremlin ? Dans les années 90, la Russie était à la traine. Mais depuis la réélection de Vladimir Poutine en 2012, elle est de retour ! En 2013, la gestion habile de l’affaire Edward Snowden, puis les négociations autour des armes chimiques en Syrie montrent l’influence croissante de Vladimir Poutine sur l’échiquier politique international. Enfin, la répression extrêmement violente à l’égard des homosexuels fait de Poutine —pour les droites conservatrices à l’étranger— une autorité morale en la matière. Selon certains observateurs, cette montée en puissance correspond à un tournant non seulement politique, mais aussi diplomatique.

Décryptage de la politique 2.0 de Vladimir Poutine.

« Poutine rêve d’une union eurasienne et veut y inclure l’Ukraine. » disait cette semaine au journal Le Monde le Ministre estonien des affaires étrangères, Urmas Paet. Cette phrase prononcée négligemment résume parfaitement la situation actuelle : malgré l’Ukraine, la Russie se tourne vers les puissances asiatiques.

« L’eurasisme » sera la nouvelle boussole de l’identité russe.

L’eurasisme, voilà la nouvelle idéologie. En février 2013, soit un an après son élection, Poutine signait la nouvelle « conception de la politique extérieure de la Fédération de Russie ». Ce texte est comme une sorte de carte de visite mais aussi un manifeste politique, annonçant la nouvelle orientation que Poutine souhaite donner à la Russie.

Concrètement, cette nouvelle doctrine d’Etat donne à la Russie l’objectif suivant : faire de la Russie un nouveau « centre de gravité » sur la scène internationale par la redéfinition de l’identité russe. L’« eurasisme », cette nouvelle boussole des diplomates russes conduit à définir la Russie comme un pays membre de l’Asie.

C’est vrai qu’il serait plutôt réducteur de dire la Russie simplement européenne. Les terres à l’est de l’Oural —partie asiatique du pays­— s’étendent sur huit fuseaux horaires, six mille kilomètres et représentent les trois quarts de l’actuelle république fédérative de Russie ! Bien trop immense pour ne pas être citée, cette partie de la Russie partage un passé commun avec de nombreux pays asiatiques.

Russes et Chinois, main dans la main.

Encore des doutes sur la réalité de ce tournant ? Pour se convaincre il suffit d’allumer le projecteur vers les exportations de gaz. Depuis 4 ans, Vladimir, le souvent bien-nommé « tsar du gaz », a fortement accru ses exportations vers l’Asie. Et pour cause : en novembre 2010, les 500 000 premières tonnes de brut ont été injectées via un des viaducs traversant la frontière sino-russe. Rien de plus normal — soit dit en passant — car si la Russie se tourne vers la Chine pour écouler ses hydrocarbures, c’est à cause de la stagnation en Union Européenne et, au passage, pour multiplier sa clientèle afin de s’acheter une plus grande indépendance.

L’utilisation du rouble et du yuan au lieu du dollar dans les échanges entre Russie et la Chine est monnaie courante… Comme s’il s’agissait d’un message clair adressé aux États-Unis : ils n’ont plus leur mot à dire dans cette union bilatérale.

Dernière preuve que la Russie est pro-asiatique : les sinophiles sont au pouvoir ! Depuis quelques années, un personnage tout droit sorti d’un roman de John le Carré a fait son apparition : Igor Sechin, connu pour se faire l’avocat d’un tournant vers l’Asie. Ce gros costaud, ancien du KGB, est désigné par la presse russe par de sympathiques surnoms comme « Dark Vador » ou « L’homme le plus effrayant sur la planète ». Cet homme apparemment peu engageant est une étoile montante et jouit d’une influence de plus en plus importante auprès de V. Poutine.

Crimée: rupture de fiançailles ?

Cependant, les événements en Ukraine ont semé le trouble. Et plutôt qu’un mariage, la Chine risque de préférer une alliance plus soft. La Chine a tenu à s’éloigner de la position Russe lors du dernier sommet des Nations Unies. Une position partagée d’ailleurs par tous les autres membres du conseil de sécurité : la Russie se retrouve —du moins temporairement— dans une situation de relatif isolement.

A la lumière de ce nouveau virage, comment interpréter la politique russe en Crimée ? Poutine voulait-il s’assurer du port de Sébastopol en Crimée ? Où, peut-être, voulait-il faire une démonstration de force auprès de son propre électorat ? Ce qui n’est pas totalement improbable après les manifestations anti-Poutine en 2012. Autre possibilité : diviser l’Ukraine en deux, abandonner la partie Ukrainienne promise à l’Europe, et embarquer la partie russophile dans une prochaine alliance eurasienne.

En bref, Poutine n’est pas à bout de recettes : capable de se renouveler politiquement et doté d’un cynisme sulfureux (pratique en politique), cet ancien agent du KGB a la réputation d’être un très bon stratège. Mais ces velléités de conquêtes vont-elles suffire à enrayer les révoltes latentes dans ce pays embourbé dans une décroissance solide ? Rien n’est moins sur.

Samuel Bernard

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