La difficile transition du Pakistan vers la démocratie

Le Pakistan poursuit ses efforts destinés à voir s’infuser l’empreinte démocratique dans chacune des strates de la société, en dépit de la menace continuelle représentée par les « résistances » actives de certaines des castes politiques, économiques et/ou religieuses qui auraient le plus à perdre d’une ouverture vers l’autre plus grande et plus respectueuse. Mais, pour la première fois depuis 1947, un gouvernement élu peut imaginer raisonnablement aller au terme du mandat qui lui a été confié par ses électeurs, ce qui constitue un formidable encouragement pour l’avenir.

Premiers constats…

La République islamique du Pakistan n’est pas vraiment l’endroit où le visiteur s’attend à apercevoir des panneaux publicitaires faisant la promotion de la liposuccion ou du « remodelage de poitrine » ou encore des bordels dans le quartier chaud non loin de la mosquée principale de la ville. Pourtant, tout cela existe à Lahore, poumon économique du pays. De même, à Islamabad, et plus précisément à l’université Quaid-i-Azam, existent des classes ouvertes aux étudiants des deux sexes, qui peuvent échanger sur leurs sujets d’étude quasiment de la même manière qu’ils le feraient en Occident.

Dire que le Pakistan souffre d’un problème d’image pour nous, occidentaux est un quasi-pléonasme. Un « Indice du terrorisme global » publié par l’Institut pour l’économie et la paix montre que le Pakistan est en seconde position derrière l’Irak en terme de violence terroriste en raison d’attaques « significatives et étendues » (bombes et assassinats à l’arme à feu). Les voisins immédiats du Pakistan, l’Afghanistan et l’Inde, sont respectivement troisième et quatrième de l’index en question.

Pourtant, les stéréotypes sur le pays sont à relativiser, et la situation de ce pays de 180 millions d’habitants plus nuancée et plus variée qu’on pourrait le croire de prime abord : des femmes appartiennent à d’importants cercles de situation dans le domaine politique, économique et éducatif, des musulmans mystiques prient dans des lieux saints soufis, qui sont autant d’anathèmes pour des musulmans sunnites puritains ; la frange de la population qui pourrait être classifiée comme « extrémiste-islamiste » n’a jamais pu gagner plus de 12% des votes à une élection générale.

Aujourd’hui, l’espérance d’une « vraie » naissance démocratique se reflète dans le fait qu’une grande première depuis la partition d’avec l’Inde est en passe de voir le jour, un gouvernement élu démocratiquement devrait aller sans encombre au bout de son mandat et ouvrir la voie à une nouvelle administration, elle aussi fruit d’un vote démocratique. Le tout sans aucune intervention, directe ou indirecte, des forces armées, telle qu’elle a pu être pratiquée dans le passé. L’espoir est immense pour cette nation, la sixième plus peuplée au monde et dotée de l’arme nucléaire, mais aussi pour l’ensemble de la zone « Asie centrale-Asie du sud » au moment où les forces alliées se préparent à quitter l’Afghanistan.

La désillusion, le désespoir, le sectarisme religieux, les désaccords politiques et la discorde semble imprégner nos vies

Un chemin pavé d’incertitudes, et d’espoir…

Les embûches restent néanmoins nombreuses : les gouvernements successifs, y compris l’actuel mené par Asif Ali Zardari (dont la femme Benazir Bhutto fut assassinée cinq ans plus tôt) ont été touchés par une combinaison de scandales de corruption et de mauvaise gestion des affaires courantes de l’Etat, notamment sur le plan économique). Pendant ce temps, l’Armée et les services secrets ont été accusés d’une complicité plus ou moins passive vis-à-vis des activités liées au « terrorisme islamique » (surtout près des frontières afghanes) ou d’une incompétence dans la lutte contre les extrémismes, ou les deux, sentiment renforcé par le raid mené par les forces spéciales américaines contre Oussama Ben Laden une fois la retraite de celui-ci découverte). En écho, Ashfaq Parvez Kayani, le chef des Armées pakistanaises ayant succédé à Pervez Musharraf a déclaré en août 2012 : « La désillusion, le désespoir, le sectarisme religieux, les désaccords politiques et la discorde semble imprégner nos vies »

L’élection générale lors du scrutin prévu l’année prochaine entre la mi-mars et la mi-mai pourrait, si réussie, aider à réduire la fracture sociétale évoquée par Kayani. En un sens, la situation du Pakistan ressemble beaucoup à celles des pays d’Amérique du Sud des années 80, au sortir des expériences de juntes militaires (Argentine, Chili…). Un Etat de droit naissant et pantelant et des forces armées encore puissantes/ influentes… En effet, des élections au déroulement impeccable changerait durablement les calculs des politiciens et militaires et aurait des répercussions positives sur l’ensemble du monde musulman, l’Oumma. Ainsi, le Premier ministre Raja Pervaiz Ashraf, après avoir défini les cinq années de mandat sans interruption du Parti du Peuple Pakistanais (PPP) comme un « grand accomplissement », a récemment déclaré que « Il s’agit de la première fois dans l’Histoire (du pays) que les media sont libres, le pouvoir judiciaire indépendant, et que la Démocratie prend racine avec en perspective une échéance électorale très prochaine ».

L’ascension politique ces dernières années de l’ancien joueur de cricket Imran Khan, à la tête du parti modéré Mouvement pour la Justice, Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI), montre   qu’il est possible d’exister hors du duopole PPP et son pendant dans l’opposition, le Parti musulman PLM-N. Progressiste, très populaire auprès des jeunes électeur des classes moyennes, il pourrait faire figure d’arbitre du scrutin du printemps prochain. Il ne faudra pas oublier dans l’analyse qui en sera faite que le mode de fonctionnement du gouvernement n’est pas le même qu’à l’Ouest, s’appyant sur un système clientéliste et de loyauté clanique. Il faudra églement tenir compte du fait qu’en dépit de protestations publiques croissantes contre l’extrémisme (dernier exemple fourni par les réactions à la tentative de meurtre perpétrée par les Taliban contre l’écolière militante des Droits de l’Homme Malala Yousafzai), il n’existe que peu de signes que le climat de violence générale qui traverse le pays puisse prendre fin, leurs auteurs n’étant que trop rarement poursuivis.

Dès lors, si de nombreux signes d’institutions démocratiques renforcées/ améliorées au Pakistan sont perceptibles, la question qui va brûler les lèvres dans les prochains mois sera de voir lequel, parmi les trois groupes (politiciens, généraux et musulmans radicaux) qui possèdent le plus d’influence sur la conduite des affaires dans le pays, sera en mesure d’imposer sa lecture de la situation aux deux autres, y compris s’agissant de répondre aux aspirations des électeurs à vivre dans un pays apaisé des tensions religieuses et ethniques d’une part, tourné vers la croissance économique et l’emploi d’autre part.

Jeremy Hureaux

Fiche de synthèse du ministère des Affaires étrangères: Présentation du Pakistan

A propos de « l’indice du terrorisme » : L’Institut pour l’économie et la paix

Article Wikipedia : Fiche sur Malala Yousafzai

Vidéo France 24 : Appuis politiques pour Ben Laden au Pakistan ?

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Passionné de la vie publique et ses méandres, coordinateur du site Politique.com Twitter : @politique

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