Geert Wilders, ou le néoconservatisme batave

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Le 13 septembre 2012 avait lieu les élections législatives aux Pays-bas. Les Néerlandais ont décidé de valider le discours des partis pro-européens en votant massivement pour eux et en sanctionnant, de facto, le parti de Geert Wilders, le PVV, considéré comme un parti « extrémiste »[1].

Dans un contexte de crise européenne favorable aux extrêmes en politique, qui récupèrent nombre de citoyens inquiets pour leur avenir, pourquoi le PVV n’a-t-il pas engrangé le succès électoral espéré ? Pourquoi la stratégie mise en place par son leader, qui s’articule autour du tryptique « europhobie, anti-Islam, pro-Israël», n’a-t-elle pas fonctionné ?  Pour y répondre, il faut s’intéresser à son leader, Geert Wilders, qui a fait sienne les thèses néoconservatrices américaines pour réinventer la droite dure néerlandaise et créer ce qu’on définira comme un « néoconservatisme batave ».

Le PVV, adversaire de l’UE

Si, en 2010, le plaidoyer de Geert Wilders pour des Pays-bas libérés du « diktat de Bruxelles » avait conquis une partie de l’électorat [2] et permis à 24 candidats du PVV de siéger à l’Assemblée, il semble que la meme réthorique employée en 2012 n’ait pas marché avec seulement 15 sièges obtenus[3]. Pourtant, il apparaît évident que la politique intransigeante de l’UE concernant la réduction des déficits a pesé dans le débat puisque les partis traditionnels tels que le Parti libéral et le Parti travailliste se sont emparés de la question. Ils ont mené une campagne très critique vis-à-vis de l’UE, en particulier sur l’aide accordée à la Grèce et sur l’austérité imposé par les « bureaucrates » de Bruxelles. Le ton employé par les deux principaux partis sur la question européenne a donc permis d’atténuer la radicalisation du PVV et de proposer aux électeurs mécontents une alternative crédible.

De fait, c’est bien sur la question de l’Europe que les travaillistes et les libéraux ont remporté une victoire face au PVV. Les deux sous-questions concernant l’UE sont l’économie et l’immigration. Les Pays-bas sont dépendants de l’Europe pour leurs exportations et la thèse d’une sortie de l’Euro telle que formulée par Wilders serait potentiellement catastrophique pour l’économie néerlandaise. Les électeurs l’ont compris et ont en conséquence refusé de voir dans son programme, « Hun Brussel, ons Nederland » [4], véritable déclaration d’indépendance vis-à-vis de l’UE, une solution à la crise économique actuelle. La deuxième sous-question de l’immigration n’a pas été un des grands sujets de débats lors de la campagne. En effet, les principaux partis, travaillistes, libéraux et socialistes, se sont essentiellement focalisés sur la question économique laissant peu de marge au PVV pour présenter sa rhétorique anti-immigration.

Mais ce qui caractérise ici le PVV comme le représentant d’un néoconservatisme batave c’est premièrement le refus d’accepter les décisions d’une instance supranationale comme l’UE.

En cela le PVV rejoint les néoconservateurs américains qui critiquent durement l’ONU et ses prérogatives qui peuvent parfois, par le biais de son Conseil de sécurité, limiter l’action des Etats-unis. Geert Wilders, en refusant toute ingérence de la part d’une autorité supranationale, se révele donc etre un fervent néoconservateur [5]. Mais un « néoconservateur batave » car, à la différence des néoconservateurs américains, les Pays-bas ne prétendent pas avoir un devoir d’autorité sur l’évolution politique du monde. Loin de se réclamer de l’idéologie néo-impérialiste qui caractérise les néoconservateurs « made in USA », le PVV se limite à la «défense» de la démocratie dans ses frontières et pas au-delà, parce qu’elle n’en a tout simplement pas les moyens. Par ailleurs, cette opposition entre Etat-nation et autorité supranationale est dicté par une vision binaire tant chez les néoconservateurs bataves qu’américains : celle des patriotes face à aux ennemis de l’extérieur. Ainsi, tous deux ont pour référence commune l’ancien président des Etats-Unis Ronald Reagan [6], initiateur d’une « révolution conservatrice » exaltant la fierté nationale et les valeurs traditionnelles. Il est pris en exemple par Geert Wilders [7] tandis qu’Irving Kristol, père du néoconservatisme américain, en a été l’un des soutiens les plus fervents [8] [9].

La politique de  « roll-back » contre « l’islamo-fascisme »

Une deuxième constante qui caractérise les  néoconservateurs bataves et les néoconservateurs américains est leur politique de « roll-back » [10] vis-à-vis de « l’islamo-fascisme » [11].

Tandis que les néoconservateurs américains se font , depuis longtemps, les hérauts de cette lutte à travers leur think-tank, le PNAC [12], Geert Wilders comparait en 2011 dans un court-métrage [13], le Coran et Mein Kampf. Il faut également rappeler que l’ascension du leader batave n’a véritablement commencé qu’en 2006, date de la création de son parti, le PVV. Depuis, la lutte contre « l’islamo-fascisme » s’est traduite par des actions telles que la création d’un site web pour dénoncer les délits des immigrés sur le sol néerlandais qui a enregistré dès le premier jour plus de 14 000 contributions, ou la proposition de taxer de 1 000 euros toute femme qui porterait un foulard [14]. Le péril islamiste est un danger imminent et la défense de la démocratie une mission [15].

Car l’islam – idélogie totalitaire – serait incompatible à leur yeux avec un régime démocratique et devrait être neutralisé [16].

Ainsi, c’est sous l’égide du PNAC qu’en 1998 une lettre ouverte adressée au président Bill Clinton donnera lieu à l’Irak Libération Act, qui deviendra effectif en 2003 avec l’intervention unilatérale des Etats-unis, Act dont les néoconservateurs sont les principaux instigateurs[17]. A ce titre, on retrouve des personnalités néoconservatrices au sommet de l’Etat tels que Dick Cheney, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz, James Woosley et Richard Perle [18] qui, signataires du PNAC, ont fait également de « l’islamo-fascisme » leur ennemi. Dans cet optique, le renversement de Saddam Hussein, censé détenir des armes de destructions massives, prend tout son sens. A une échelle plus réduite, le néoconservatisme batave s’attache à combattre l’immigration marocaine, importatrice selon Geert Wilders, de « l’islamo-fascisme ».

D’ailleurs, le leader néoconservateur dénonce l’islam comme une idéologie totalitaire qui ne laisse pas de place à la différence [19] et rejoint ici la mouvance néoconservatrice américaine : la civilisation occidentale serait menacée par une idéologie totalitaire et les Etats-Unis feraient face à une menace existentielle, la lutte contre le terrorisme étant assimilée à une ‘‘quatrième guerre mondiale’’, selon l’expression d’Eliott Cohen [20].

L’Occident versus l’Islam se jouerait à nouveau ? Ce serait alors le « choc des civilisations » [21] d’Huntington qui se traduirait par l’émergence de conflits impliquant non plus les Etats et les idéologies mais des civilisations basés principalement sur leur religion dominante. Et l’Islam, selon Huntington, serait la principale source de conflits avec les autres civilisations. Une telle réthorique est donc abondamment reprise et accentué à l’extrême par les tenants des néoconservatismes batave et américain. En effet, d’un Islam potentiellement créateur de conflits chez Huntington, on passe à un « islamo-fascisme » à éradiquer chez Geert Wilders et Norman Podhoretz.

Le soutien inconditionnel à Israel

Une troisième caractéristique qui fait partie de l’ADN des néoconservateurs américains et bataves : la solidarité envers Israël.

D’ailleurs cette position pro-israélienne de Geert Wilders est quasi-unique en Europe et fait des Pays-bas le seul pays comptant un parti néoconservateur. Au delà des nombreux voyages effectués par le leader du PVV en Israel afin de montrer son attachement à cette patrie-amie, il déclarait encore en 2011 son soutien infaillible à l’Etat hébreu [22] qu’il considère comme le premier rempart face à « l’islamo-fascisme ». Quant au mouvement néoconservateur américain, sa position est résumé par Irving Kristol :  « l’interet national, pour une grande puissance, ne s’exprime pas en terme géographique » [23] ; autrement dit, les amis des Etats-unis doivent faire partie de ses priorités, et en particulier Israël qui reçoit ainsi à titre d’aide près de 5 milliards de dollars par an.

Ce soutien sans faille à Israël est véritablement propre aux néoconserateurs. L’extrême-droite traditionnelle en Europe n’a pas (encore ?) adopté cette position d’ami vis-à-vis de l’Etat hébreu. De même aux Etats-unis, la cause israélienne n’est pas totalement entendue : les « paléoconservateurs », plus traditionnels, ont récemment remis en cause, à l’occasion des débats au Congrès sur le le budget 2012, l’aide financière accordée à Israël. Sans succès.

En fait, ce soutien inconditionnel des néoconservateurs américains s »appuie sur deux raisons. La première, c’est qu’une majorité d’entre eux sont de confession juive et se pensent donc comme responsables du maintien de l’Etat d’Israël. La deuxième tient en la « théorie de la dispensation » . Elle veut que les Etats-unis, dont l’histoire, celle d’une terre vierge promise aux colons, se trouve semblable à celle de l’histoire d’Israël. Et ainsi les Américains , adhérant en majorité à l’idée qu’une sorte de translatio historico-mystique a dévolu aux Etats-unis le rôle d’une nouvelle Terre promise, éprouvent de la sympathie envers Israel.[24][25].

Edouard d’Espalungue

Notes-

[1] Le PVV a obtenu 15 sièges aux élections législatives de septembre 2012 , soit 9 sièges de moins qu’aux dernières élections législatives du 9 juin 2010 (24 sièges obtenus). Le parti libéral du Premier ministre sortant Mark Ruttea obtenu 41 sièges de députés sur 150 (contre 31 en 2010). Le parti travailliste conduit par Diederik Samsom obtient 37 sièges (30 en 2010). Enfin le parti socialiste d’Emile Roemer, équivalent du Front de gauche en France, gagne 1 siège (16 en 2012 contre 15 en 2010).

[2] D’après les sondages, début juin 2010, le PVV était crédité de 17 députés (qui seront en fait 24), le VVD de Mark Rutte de 37 sièges, le parti travailliste de Job Cohen de 31 sièges, et les chrétiens-démocrates emmenés par Jan Peter Balkende de 21 sièges. In « Qu’avons-nous fait de notre esprit de tolérance ? », by Koen HAEGENS in De Groene Amsterdammer 3/06/2010

[3] « J’aurais préféré être devant vous avec de bonnes nouvelles […]. Ils doivent être en train de faire la fête à Bruxelles, et c’est dommage[…]La lutte n’est pas finie!  » Geert Wilders in « Elections : les Néerlandais plébiscitent l’Europe, l’extreme droite sanctionnée » ,LE POINT AFP, 13/09/2012

[4] « Hun Brussel, ons Nederland » : « Leur Bruxelles, nos Pays-bas » quoted in Le Vif.be, 3/07/2012

[5] « Aujourd’hui, je tiens à attirer votre attention sur la menace de l’européanisation. Par européanisation, je veux dire l’idéologie qui postule que nos États-nations souverains doivent se submerger dans un super État pan-européen ». Discours de Geert Wilders prononcé le 3/09/2011 à Berlin

[6] Ronald Reagan a meme été qualifié de « premier néoconservateur » par Norman Podhoretz. Quoted in « Que reste-t-il du néoconservatisme ? » by Bruno TERTRAIS, in Critique internationale ;  25- 10/2004

[7] « Le président américain Ronald Reagan a dit que la chose dont il était le plus fier dans sa présidence avait été, je cite, la résurgence de la fierté nationale que j’ai appelée « le nouveau patriotisme’’. Les mots de Reagan s’appliquent aussi à nous […] Nous avons besoin d’un regain de fierté nationale, un amour de la patrie et de nos institutions ». Discours de Geert Wilders prononcé le 3/09/2011 à Berlin

[8] « Le patriotisme est un sentiment naturel et sain et doit etre encouragé » quoted in « The Neoconservative persuasion » by Irving KRISTOL, The Weekly Standard, 25/08/2003

[9] « The Reagan administration’s professed dedication to traditional American moral values in its economic and social policies—values such as self-reliance, individual initiative, devotion to family, and patriotism—also reflected Kristol’s influence» quoted in “Kristol, Irving”. (2011). Encyclopædia Britannica.

[10] La politique de « roll-back » fait référence à la position des Etats-Unis vis-à-vis de l’URSS -« l’empire du mal »-dans les premières années de la Guerre froide. Elle est assimilée à la « doctrine Eisenhower » qui se différenciait de la politique de « containment » employée jusqu’alors. En effet, la politique de roll-back, nettement plus agressive vis-à-vis de l’URSS, consistait en la promesse faite aux Etats d’Europe de l’Est d’une intervention automatique des Etats-Unis contre toute atteinte à leur souveraineté.

[11] Le terme « d’islamo-fascime » a été utilisé pour la première fois par le néoconservateur et ex-directeur de la revue Commentary Norman Podhoretz. D’usage courant dans les milieux néoconservateurs et sionistes- l’écrivain Bernard-Henri Lévy l’emploie en France par exemple- on peut cependant émettre des réserves sur la pertinence sémantique de ce terme.

[12] Le PNAC, Project for a New Américan Century, est un think-tank néoconservateur américain créé en 1996 qui vise à restaurer la superpuissance américaine, à « reconstruire les défenses de l’Amérique » au moyen d’une hausse du budget de la Défense. Un tel projet ne pouvant etre réalisé que grace à un « nouveau Pearl Harbor ».

[13] Le court-métrage « Fitna », difusé en 2011, a déclenché un tollé aux Pays-Bas en raison du caractère extrème de la comparaison. Cependant, Geert Wilders –aidé financierement par le néoconservateur américain Daniel Pipes- a remporté tous les procès qui lui avaient été intentés pour avoir diffusé ce film.

[14] « Laissons glapir l’extrême-droite, la démocratie l’emportera » by Sheila KAMERMAN and Dick VLASBLOM, in NRC Handelsblad , 4/06/2010

[15] « L’Islam est une menace pour toute nos valeurs. Croyez moi, si l’Islam réussit à s’imposer, il n’y aura plus de place pour rien d’autre que lui. Il n’y aura pas de place pour les athées, pour les apostats, pour les chrétiens, car c’est une idéologie totalitaire » quoted in « Geert Wilders : Je n’ai rien à voir avec Le Pen, je suis ami avec Ayaan Hirsi Ali, et je ne veux pas que l’Islam impose sa loi » by Radu STOENESCU, in Riposte Laique n 78, 2/03/2009

[16] « Nous devons arrêter l’islamisation. Plus d’Islam signifie moins de liberté. Il y a déjà assez d’Islam en Europe. Les immigrants doivent s’assimiler et s’adapter à nos valeurs ».  Discours de Geert Wilders prononcé le 3/09/2011 à Berlin.

[17] Pour aller plus loin, étudier les personnalités suivantes : Lewis « scooter » Libby, Ahmed Chalabi, Michael Leeden

[18] « Entretien sur les néoconservateurs américains (2007/2008) » , avec Alain de BENOIST

[19] « L’uniformité est une caractéristique de l’Islam, mais pas de l’Europe. L’islam a éradiqué les identités nationales des peuples conquis. L’identité copte d’Egypte, l’identité indienne du Pakistan, l’identité assyrienne d’Irak, l’identité perse de l’Iran, ils ont tous été effacés, écrasés, ou discriminés jusqu’à ce jour [..] L’islam est une menace pour toutes nos valeurs. Croyez-moi, si l’islam réussit à s’imposer, il n’y aura plus de place pour rien d’autre que lui. Il n’y aura pas de place pour les athées, pour les apostats, pour les chrétiens, car c’est une idéologie totalitaire». Discours de Geert Wilders prononcé le 3/09/2011 à Berlin.

[20] « Que reste-t-il du ‘néoconservatisme’ » by Bruno TERTRAIS, in Critique internationale n 25- 10/2004

[21] «The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order»,1996, by Samuel HUNTINGTON

[22] « Sans l’Etat-nation, sans l’auto-gouvernance, sans auto-détermination, il ne peut y avoir de sécurité pour un peuple, ni la préservation de son identité. Ce fut la vision qui a conduit les Sionistes pour rétablir l’Etat d’Israël. » Discours de Geert Wilders prononcé le 3/09/2011 à Berlin

[23] Quoted in « The Neoconservative persuasion » by Irving KRISTOL, The Weekly Standard, 25/08/2003

[24] Entretien sur les néoconservateurs américains (2007/2008) » , avec Alain de BENOIST

[25] Pour preuve de l’attachement de nombreux chrétiens américains à l’Etat d’israel : le succès du rassemblement organisé par l’animateur mormon Glenn Beck à Jérusalem en aout 2011 (Restoring courage tour).

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