Votre grand-père était en Algérie ? Vous y êtes encore !

Le 19 mars dernier nous célébrions les quarante ans des accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie. Retour sur un traumatisme français.

Avez-vous déjà parlé de la guerre d’Algérie avec votre grand-père ? Elle est une cicatrice chez nos aïeuls qui, au nom de l’intérêt national n’a jamais été pansée. Alors, quarante ans après la signature de l’armistice entre la France et le FLN il est toujours temps d’en parler. C’est au fond de cette blessure enfouie qu’il faut chercher pour comprendre ce traumatisme, cette absence de mémoire qui entoure ce qu’on appelait alors « l’opération de maintien de l’ordre en Algérie ».

La première chose qui saute à l’esprit c’est justement cet enfouissement, cet oubli. Pour parler de la guerre d’Algérie avec votre grand-père il faut le questionner, le relancer. Si nous n’avons pas été élevés au rythme des histoires de guerre racontées au coin de la cheminée comme ce fut le cas des générations précédente avec la guerre de 1914 et celle de 1940 c’est qu’il y a des raisons.

A notre époque, celle attachée à la notion de devoir de mémoire, il est étrange d’oublier une guerre. Habituellement les vaincus font leur devoir de mémoire en reconnaissant leurs erreurs et/ou leur mal quant aux vainqueurs la célébration de la victoire rend ce devoir facile à réaliser. Or la guerre d’Algérie a cela de particulier qu’elle se solde paradoxalement par une défaite doublée d’une victoire.

Entre défaite militaire et succès politique

Les livres d’Histoire font part belle à la signature des accords d’Evian en proposant une analyse au travers de deux prismes : militaire ou politique. Militairement, oui, la France est défaite mais politiquement l’affaire sonne différemment. En effet les accords d’Evian sont le premier succès de la Vème République puisqu’en 1958 les pleins pouvoirs avaient été donnés à De Gaulle pour résoudre le conflit et que la nouvelle République apparaissait comme une solution à la IVème République qui n’avait pas su gérer cette « crise algérienne ». En 1962 la France avait donc un œil rivé sur Alger et l’autre sur le président De Gaulle et sa constitution. Un Président et sa constitution qui trouvèrent dans les accords d’Evian leur légitimité. Une reddition acclamée comme un succès, il fallait s’appeler De Gaulle pour l’imaginer !

Après 1962 mieux valait donc oublier les combattants, acteurs de la défaite pour célébrer nos nouvelles institutions qui avaient sorti la France d’une guerre qui la fatiguait.

Les accords d’Evian plongèrent d’autant plus les soldats dans l’oubli qu’il faut y voir davantage le résultat d’un rapport de force entre les politiques soutenus par une opinion plutôt favorable à l’arrêt du conflit et les commandants de l’Armée, partisans d’une Algérie française plutôt qu’un rapport de force entre la France et le FLN. Dès lors les soldats français devenaient les ennemis de l’opinion, à leur retour il valait donc mieux enfouir un passé peu glorieux et redevenir un citoyen lambda.

Le paradoxe moral de la guerre d’Algérie

Sans doute ce choc de l’affrontement Armée-opinion peut-il expliquer la plongée dans l’oubli des soldats et de leurs opérations au lendemain de l’armistice. Mais à long terme cette conjoncture sociétale ne peut justifier l’absence de devoir de mémoire. Alors ? Si vous approfondissez un peu votre discussion avec votre grand-père l’évocation de la torture vous fera comprendre la racine de la blessure. Car en plus d’être une opération militaire perdue la guerre d’Algérie fut une guerre sale.

Si l’Etat et la société ont occulté la torture c’est qu’il y a un second paradoxe, non conjoncturel mais cette fois-ci moral dans la guerre d’Algérie. La guerre d’Algérie c’est le symbole même de la fin de la société colonisatrice et même pour certains de la reconnaissance du mal de la colonisation.

La fin de la guerre d’Algérie, c’est la victoire intellectuelle de Sartre, de Beauvoir qui marque l’entrée dans une nouvelle philosophie de société plus juste au sein de laquelle s’épanouit un « Homme plus humain ». De cette guerre il fallait donc en retenir le dénouement et pour célébrer la victoire du « droit de l’hommisme », de la fameuse « liberté des peuples à disposer d’eux même » en oublier son sale déroulement.

En 1962 nous entrions dans une nouvelle société dotée de nouvelles institutions et d’une nouvelle morale, son événement fondateur ne pouvait porter les tâches de la violence Etatique et de la barbarie humaine. Dix, vingt, trente ans plus tard il en fut de même : faire notre devoir de mémoire sur la réalité de la guerre d’Algérie : le massacre de civil et le gégène aurait été synonyme d’un harakiri porté à notre société, sa morale et son humanité.

Si l’on a plongé ce million et demi de combattants et ces 280.000 victimes dans l’oubli ce fut pour préférer l’idéal à la réalité. Pour que l’Homme soit grand, nos grands-pères ont été oubliés.

Romain Halbfisch

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Une réponse à “Votre grand-père était en Algérie ? Vous y êtes encore !” Subscribe

  1. Geo 27 mars 2012 at 18 h 53 min #

    Une guerre sale? Comme s’il y en avait des propres!

    Par ailleurs, pas de défaite militaire ici, contrairement à l’Indochine.
    Plutôt un conflit trop couteux et en forme d’impasse.

    Je ne suis pas d’accord, le devoir de mémoire a été amplement fait, on ne compte plus les films et ouvrages sur le sujet.

    Mais on passe bien trop souvent sous silence l’abandon des français et algériens non FLN qui n’étaient pas tous des tortionnaires ou d’infames colons.

    On parle beaucoup du printemps arabe mais silence radio à propos de l’Algérie qui supporte un pouvoir corrompu et indigne depuis des décennies.

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