Hervé Morin, au Centre des débats

Il y a les grands pontifes de la politique, ancrés et omniprésents, et les autres. Hervé Morin, discret mais efficace, est de ces derniers. Invité par l’association Pourparlers à intervenir devant les étudiants de SKEMA Business School et interrogé sur le thème « Le Centre, opposition crédible ? », il a évoqué l’intervention au Mali, le mariage pour tous, la situation politique et économique en Europe, et bien sûr la place du centre dans un paysage politique de plus en plus en proie à la bipolarisation (voire au bipartisme ?). Retour sur l’intervention d’un homme qui monte :

Après les couacs de l’UMP, le Nouveau Centre, créé il y a 5 ans, jubile. Une partie de l’électorat du premier parti d’opposition est parti vers le FN. Mais un nombre non négligeable de militants et de sympathisants se retrouvent perdus dans un parti qui cherche encore une ligne à suivre. Et pour eux, le Nouveau Centre et l’UDI (Union des Démocrates et Indépendants) sont là ! Mais quels sont les points de vue du président du Nouveau centre et co-fondateur de l’UDI ?

L’intervention au Mali :

Sans surprise, Hervé Morin, ancien ministre de la défense, fait partie de cette Union Sacrée nationale qui applaudit la décision de François Hollande d’intervenir dans un pays en proie jusqu’alors aux islamistes. Selon lui, le Mali était un « état déliquescent » mené par un gouvernement dont la légitimité est « nulle ». Cependant, il regrette un « retard d’allumage de la diplomatie française » qui aura attendu des mois pour mener une guerre qui « heureusement […] est un succès ». Il précise néanmoins que la France doit rapidement passer la main aux forces africaines, afin que la souveraineté du pays soit rétablie et que le Mali « redevienne un état ». Un état qui doit absolument intégrer les touaregs, laissés de côté depuis des années.

Sur le plan diplomatique, les critiques fusent. Regrettant que la France soit un intervenant isolé, il déplore que Catherine Ashton (haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité) soit, encore une fois, absente à cause de la frilosité des européens. Il souligne également que l’administration américaine nous assiste matériellement, bien que leur implication soit très limitée. « On ne peut plus aujourd’hui mener une opération sans le soutien des américains » déclare-t-il, tout en soulevant une question : l’administration américaine nous fait-elle payer notre retrait anticipé de l’Afghanistan ? En effet, le soutien logistique apporté par les Etats-Unis est bien inférieur à ce que l’on peut voir sur les différentes scènes de combats depuis des décennies. Il nous apporte cependant une explication : « L’administration Obama considère que les américains ne sont plus aujourd’hui les gendarmes du monde ». A méditer.

Enfin, il énonce les conséquences politiques et diplomatiques de notre intervention. Certains que les opérations vont durer « des années », il relève que nombreux sont ceux qui s’inquiètent de potentielles représailles sur notre territoire. Sa réponse ? « Il faut être une démocratie assez forte pour accepter d’éventuelles mesures de rétorsion ». Une formule pas banale pour souligner une réalité. Torturée entre le risque de contagion et les menaces d’attentats, la France a eu le courage de s’engager dans une bataille qui montre qu’elle est bien le pays des droits de l’homme.

Le mariage pour tous :

« Le mariage pour tous ne va pas bouleverser la société française ». Les bases sont posées. Mais son point de vue n’est pas si strict. Défavorable au mariage gay, il souhaite que l’on accorde les mêmes droits aux homosexuels dans un « contrat d’union civile » : « à des situations différentes il y a des contrats différents ». Outre une hypocrisie sémantique, ce n’est donc pas le fond mais la forme qu’il combat. En revanche, et c’est une chose étonnante, il est pour l’adoption. Critiquant les procédures d’agrément « hypocrites », il souligne que les enfants concernés sont, de toute façon, déjà adoptés.

En revanche, il dénonce la circulaire de Christiane Taubira sur la GPA (Gestation Pour Autrui), qui demande aux tribunaux d’accorder la nationalité française aux enfants de pères français nés d’une GPA à l’étranger. Il proteste ainsi contre « de la prostitution aggravée » qui utilise la misère des femmes et est « contraire au respect de la dignité humaine ». Non sans poétisme, il énonce que ce serait une porte ouverte à de nombreuses dérives : « on s’engage progressivement vers les chemins d’un eugénisme » (ndlr : la recherche de l’idéal humain par la manipulation du patrimoine génétique).

La situation politique et économique en Europe :

Hervé Morin, européen convaincu, déplore l’état de l’Union, dont l’équilibre est menacé, bien qu’il n’y ait « pas de plus beau modèle au monde que le modèle européen ». Il défend ainsi l’idée d’une intégration politique, économique, sociale et fiscale en Europe, ce qui, disons-le, correspond au modèle recherché par ses fondateurs : le fédéralisme. Cependant, on en est encore loin. Quand on lui demande ce qu’il pense du projet de référendum de David Cameron, il répond qu’il est « très content que les anglais quittent l’Europe ». Selon lui, la Grande-Bretagne est « toujours contre les décisions européennes », même sur les détails, et représente, à ce titre, un fardeau. Un autre pays nous handicape également : l’Allemagne. La crise économique (et politique ?) favorise les « rétrécissements et égoïsmes nationaux » et c’est pourquoi le couple franco-allemand « marche à vide ». N’évoquons même pas son opinion sur l’Europe de la défense : aucune volonté, incapacité, impossibilité. Le jugement est sans appel.

La situation politique en France et la place du centre :

Le président du Nouveau Centre dénonce le yo-yo entre le PS et l’UMP, craignant l’instauration d’un bipartisme qui nuirait à la pluralité en France. La situation politique, assez critique, brouille l’électorat qui voit les lignes bouger de gauche à droite et inversement. En bon opposant, il a évidemment critiqué le PS, qui, selon lui, ne ressemble à aucun parti de « gauche » en Europe et dans le monde. En effet, les électeurs d’extrême-gauche sont « une corde de rappel pour le PS » qui l’oblige à toujours revenir à ses fondamentaux pour satisfaire un électorat sans lequel il serait en difficulté. Mais cet électorat l’empêche de suivre le chemin des autres partis progressistes européens. Il s’est d’ailleurs amusé de l’incroyable épisode des « pigeons » (lire notre article), utilisant cet exemple pour se lancer dans une réflexion quasi-philosophique : « aujourd’hui on ne supporte plus qu’il y ait quelques personnes au sommet qui contrôlent l’ensemble ». Une critique contre le gouvernement, mais surtout un plaidoyer pour la décentralisation dont l’élu de Normandie se fait le fervent défenseur.

Mais ce n’est pas la seule réflexion qu’il a pu faire durant son intervention. Parlant de la « crise » politique en France, il explique que « ce n’est pas simplement une crise, c’est un changement de monde ». « Au début du XXIème siècle, un nouveau monde est apparu » annonce-t-il fièrement. Et là intervient sa défense du Centre, qui a « souvent eu raison bien avant les autres ». Hervé Morin démontre ainsi que le Centre a toujours défendu des idées novatrices, décriées puis reprises par les partis majoritaires. C’est le cas, par exemple, de la TVA sociale, dont il conte l’histoire. Défendue à l’Assemblée nationale, elle avait été vilipendée par l’UMP, alors au gouvernement. Puis Nicolas Sarkozy, voyant les élections approcher, l’a fait voter en vitesse, espérant ainsi reconquérir un électorat souffrant du chômage et de la perte de pouvoir d’achat. Il en profite pour, savamment, critiquer le parti pour lequel il s’est désisté lors des élections présidentielles. Considérant que c’est un « parti trop éclaté et divisé », il estime cependant que le Nouveau Centre est « à droite » car son « socle de valeurs [le] conduit à être un parti de droite ».

Ils considèrent en effet tous deux que l’entreprenariat et les libertés individuelles doivent être la base de toute politique, qu’elle soit économique ou sociale, et que « chacun se construit par lui-même et ne doit pas tout attendre des autres ». Il explique ainsi que « 15 à 20% des français sont en accord avec les idées du centre » mais qu’ils sont « effrayés par les divisions ». Il s’agit donc d’identifier le Centre comme un parti indépendant, répondant aux attentes des français et ancré dans un paysage politique où les divisions sont légions. Et cette indépendance passe également par le refus d’un rapprochement avec le MODEM, qu’il accuse d’avoir transgressé un pratique presque devenue loi : l’alliance automatique avec l’UMP. En effet, on se souvient que François Bayrou avait rallié François Hollande lors des élections présidentielles. Et nombreux sont ceux qui, à droite, ne lui pardonnent pas. Après son choix d’isolement et non pas d’indépendance, le président du Nouveau centre conclut à la disparition du MODEM.

Il est donc évident, pour lui, que le Nouveau Centre et l’UDI seront des partis indispensables dans le paysage politique français des prochaines années. Lucide sur le fait que sa visibilité et sa reconnaissance prendront du temps, il estime qu’avec son « camarade Borloo », ils sauront se faire une place.

On a donc assisté au discours d’un homme dont les convictions sont nombreuses et la langue de bois quasi-absente. Conscient de l’évolution du monde, Hervé Morin souhaite s’installer durablement dans l’électorat et participer au « changement de relation à la démocratie ». Concluant sur un appel à l’investissement des jeunes dans la vie politique, il a démontré que le Centre est plus qu’une opposition crédible, mais également un espoir pour le renouvellement des partis en mal de ligne politique stable.

CGD

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L’association Pourparlers organise des conférences et des débats chaque mois à SKEMA Business School. Forte de sa notoriété et de sa reconnaissance auprès du corps professoral, elle joue habilement de ses relations pour accueillir des intervenants aux parcours souvent atypiques. Retrouvez son site officiel en cliquant sur ce lien.

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Etudiant. Ne pratique pas la langue de bois, et n’aime pas qu’on la pratique. Passionné de politique, aime en étudier la face cachée. Sans concession et en toute objectivité.

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