Jacques Lévy, géographe de la mondialisation

Dans le cadre du cycle de conférences « échange et diffusion des savoirs » qui se tient à Marseille jusqu’au 30 mai 2013, l’Hôtel du département accueillait ce jeudi 14 février Jacques Lévy, professeur de géographie et d’aménagement du territoire à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne en Suisse. Politique.com était présent sur place pour s’entretenir avec le « géographe de la mondialisation ».

Politique.com– Peut-on aujourd’hui affirmer, compte tenu du déclin économique des PDEM [1] et de la forte croissance enregistrée par les PED[2], que la mondialisation se fait aujourd’hui « à sens unique » ?

Jacques Lévy– C’est assez intéressant que vous employez cette expression « à sens unique » pour décrire les pays du Nord comme les perdants de la mondialisation et les pays du Sud comme les gagnants. Il n’y a pas si longtemps, on pouvait employer cette expression dans le sens inverse. Mais le fait est que, à part dans les pays développés, il y a de la croissance partout. Donc c’est vrai qu’on est dans une situation assez étonnante. Mais une situation que l’on peut juger positive du point de vue des critères du Tiers-mondisme qui disait qu’il faudrait que les pays pauvres rattrapent les pays riches pour qu’ils deviennent aussi développés.

« Cela va surtout obliger les pays riches à réfléchir sur leur modèle de développement »

C’est quand même en partie ce qui est en train de se faire et il y a eu des centaines de millions de gens pour ne pas dire des milliards qui sont sortis du sous-développement, de la famine et de la malnutrition. Cela va surtout obliger les pays riches à réfléchir sur leur modèle de développement.

Politique.com– Plusieurs économistes remettent aujourd’hui en question les PAS [3] du FMI [4] et leurs effets à moyen terme sur l’économie des pays concernés. D’autre part on sait que la Chine qui a adhéré à l’OMC en 2001 n’en respecte pas véritablement toute les règles. Plus largement, pensez-vous que le rôle d’institutions supranationales comme le FMI, l’UE ou l’OMC -acteurs de la mondialisation- est aujourd’hui remis en question ?

Jacques Lévy– Evidemment, si l’OMC était plus dure sur le travail des enfants, sur les bas salaires, cela protégerait davantage la main d’oeuvre des pays développés. Alors oui, c’est vrai, les organisations supranationales sont faibles mais elles sont faibles parce qu’il n’y a pas de pouvoir supranational. Ce pouvoir, les pays les plus puissants ne veulent pas leur donner. Alors que c’est justement eux qui pourraient bénéficier théoriquement de l’action de ces organismes supranationaux. On est dans une figure de style qui s’appelle la métalepse, c’est-à-dire l’inversion de l’effet et de la cause qu’on observe aussi à l’échelle européenne : les pays qui se plaignent le plus de ce que ne fait pas bien l’Europe sont ceux qui sont le plus eurosceptiques.

Récemment les milieux eurosceptiques en France ont critiqué la faiblesse du budget européen. C’est quand même incroyable, alors que justement le Parlement européen, s’il en avait eu le pouvoir, aurait refusé le budget actuel et aurait imposé un budget plus ambitieux. Mais il est vrai que s’il y avait un Etat providence ou un état de droit mondial plus consistant cela accélérerait un certain nombre de processus dans toutes les politiques. Dans la régulation politique de l’économie par exemple, on a un monde où, si on compare avec ce qui se passe au niveau des pays développés, ce couple économie-politique n’a pas du tout le même équilibre. Il n’est pas certain que ce qu’on puisse espérer pour les pays développés, c’est qu’on protège les bas salaires, c’est-à-dire les travailleurs les moins qualifiés, et qu’on maintienne l’économie dans un type d’équilibre où l’innovation, finalement, est freinée. En effet, c’est comme si on pouvait produire quelque chose avec des gens plus qualifiés alors que vous auriez pu le faire avec des machines. Regardez l’effet de l’immigration sur les bas salaires dans les pays riches et sur le maintien de ce qu’on appelle les ouvriers spécialisés. Puisqu’on pouvait payer les gens moins cher que les machines, cela a ralenti le processus de l’automation. Peut être qu’aujourd’hui la crise de l’automobile en Europe est aussi la conséquence lointaine du fait que, dans les années 1950 et 60, on a fait venir massivement des ouvriers qu’on payait assez mal.

Il y a une question de vitesse c’est sûr, mais il faut que la société soit capable d’encaisser les changements économiques qui sont liés aux modifications de l’appareil productif. Mais fixer comme un horizon indépassable le fait qu’on subventionne les agriculteurs ou la sidérurgie ne devrait pas être un postulat mais plutôt un débat ouvert. D’autant plus que le temps joue aussi pour nous dans ce sens où la Chine d’aujourd’hui a des salaires qui sont déjà trop élevés pour un certain nombre de productions et qui l’oblige à délocaliser au Vietnam, en Indonésie ou au Bangladesh. Les industriels chinois ont commencé à délocaliser dans ces pays une partie de leur industries donc cela veut dire que là aussi -comme pour l’urbanisation- on tend vers une asymptote, vers un point de convergence.

« Mais fixer comme un horizon indépassable le fait qu’on subventionne les agriculteurs ou la sidérurgie ne devrait pas être un postulat et plutôt un débat ouvert »

Il n’y a pas des ressources infinies. Il va y avoir des salaires plus élevés et une classe moyenne chinoise qui comprendra des centaines de millions de personnes qui viennent déjà en Europe pour acheter des produits de luxe parce que cela coûte légèrement moins cher qu’en Chine. Donc cela veut dire que ce ne sera plus un différentiel de salaire qui sera déterminant à l’avenir, mais d’autres élements : ce sera beaucoup plus un différentiel de compétitivité-valeur pluôt qu’un différentiel de compétitivité-salaire (compétitivité-prix) .

Ce qu’on voit déjà sur un certain nombre de produits ouvre les perspectives. On remarque d’ailleurs que la Chine elle même, si vous la comparez à l’Afrique subsaharienne, a réussi à être beaucoup plus compétitive alors que ses salaires sont déjà plus élevés. C’est donc pour d’autres raisons que la Chine fait partie des gagnants de la mondialisation : c’est par la qualité de son système éducatif et la qualité de ses structures, qui coûtent cher et qui supposent un Etat qui prélève des impôts. Cela se traduit finalement par un avantage comparatif. Il ne faut donc pas considérer que ce qui différencierait la carte du monde productif serait uniquement les niveaux de salaires pour produire les mêmes choses. D’ailleurs ce sera de moins en moins le cas à l’avenir

« Cela veut dire que ce ne sera plus un différentiel de salaire qui sera déterminant à l’avenir »

Politique.com– D’ailleurs, dans ce que vous dites entre la Chine et l’Afrique, un point de différence est par exemple l’intervention du FMI dans certains pays africains [5]. Celui-ci impose -afin de se constituer bailleur de fonds- des règlements et des réformes dans le but d’améliorer l’efficacité de leur économie alors que, justement, en Chine existe un Etat puissant. Cela pourrait justifier une différence d’efficacité de leur économie. Et donc, le FMI, que ce soit par rapport aux pays riches ou aux pays pauvres, a-t-il encore un interet aujourd’hui?

Jacques Lévy– Le FMI peut servir à prêter à des pays en difficulté comme il l’a fait pour l’Europe. Mais on a vu qu’il n’était pas forcément le mieux placé pour conduire des politiques de restructuration. Aujourd’hui on est dans une phase intéressante car s’il y a des acteurs économiques qui proposent des solutions alternatives à celles exixtantes, ils seront plus susceptibles d’être écoutés.

Edouard d’Espalungue

 

Notes-

[1] PDEM- Pays développés à économie de marché

[2] PED- Pays en développement

[3] PAS : Programme d’ajustement structurel

[4] Par exemple en 2008–09 pour l’Arménie, la Géorgie, la Hongrie, l’Islande, la Lettonie, le Pakistan et l’Ukraine, et en 2010-11 pour la Grèce, l’Irlande et le Portugal.

[5] Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, République Centrafricaine, République Démocratique du Congo, Gabon, Guinée, Madagascar, Niger, Sénégal, Togo.

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