Interview de Kaveh Mohseni, militant en faveur de la démocratie en Iran

Exilé en France et dans l’incapacité de rentrer dans son pays sous peine de mort, Kaveh Mohseni fait parti de ces nombreux Iraniens que la révolution islamique de 1979 a rendu « orphelin ». Pour cet expatrié né à Téhéran en 1961 dans une famille laïque, impossible d’être fataliste. Seuls la lutte et le militantisme contre la dictature des mollahs compte à l’heure actuelle. Ce patriote déchu ne rêve que d’une chose : rentrer chez lui. Fondateur du célèbre site internet « Iran-Resist », qui cherche à diffuser les informations liées à la situation des droits de l’homme en Iran, cet amoureux de la justice a dédié sa vie au combat contre l’intégrisme religieux dans son pays natal.

Pour certains, Kaveh Mohseni est le plus grand militant de la « cause iranienne » en France, voire même le chef de fil de cette diaspora, dont on ne mesure pas assez l’importance dans l’Hexagone. Kaveh Mohseni est un opposant de première date. Alors que la révolution islamique éclate dans son pays, faisant subitement capituler le règne du Shah d’Iran, Kaveh est un simple étudiant iranien, venu en France pour y faire des études de cinéma. Mais la situation politique le pousse à quitter les bancs de la faculté. Son père, après s’être vu spolié par le nouveau régime, est jeté dans les geôles de Téhéran. Pour Kaveh, c’en est trop. Il faut agir.

Tout d’abord simple colleur d’affiches, cet étudiant rebelle décide d’accélérer la lutte au sein de son mouvement après la mort des principaux opposants crédibles en Iran. Idéaliste et féru d’idéologies, Kaveh met en place avec son frère une organisation durant l’été 1985, regroupant tous les membres de l’opposition au régime des mollahs, et surtout les royalistes de gauche (dont Kaveh et son frère étaient de fervents supporters), afin de séduire la gauche française. Qui l’eût cru, cette initiative rencontra un franc succès ; malheureusement, des problèmes d’argent et des conflits structurels avec les seniors de l’organisation militante obligeront les Mohseni à revoir leurs copies…

Finalement, l’actualité politique du moment permis à Kaveh de se ressaisir. Un soulèvement de grande ampleur des étudiants en Iran fut l’occasion pour notre exilé de retrouver son poste favori : le statut de leader d’opinion.

« Au début je n’y croyais pas car leur discours n’était pas clair. Néanmoins, il me paraissait qu’au sein de ce mouvement, des voix méritaient d’être écoutées. C’est ainsi que je suis devenu leur porte parole, et j’écrivais des textes pour eux » déclare sans complexe l’intéressé, qui fut pourtant contraint peu de temps après d’abandonner cette fonction : « Je me suis aperçu qu’ils n’étaient pas sincères : le nucléaire ? On ne pouvait pas en parler. Le changement de régime ? On ne pouvait pas en parler… Il n’y avait que des sujets tabous, tout ce que l’on me demandait c’était de faire des pamphlets sur le mode trotskiste ».

Cette énième désillusion fut celle de trop. Kaveh avait compris, il fallait faire route seule : « C’est pour cette raison que j’ai décidé de monter mon propre site, afin d’essayer de comprendre quelles étaient réellement les mouvements en place, pourquoi nous avions été dupés par ces étudiants qui n’en étaient pas, quel était le projet qu’ils portaient réellement. Peut- être ce projet avait été conçu par l’Etat de la République islamique lui-même ? Comment les Américains avaient participé à la Révolution islamique, etc. C’est ainsi que j’essaye d’apporter et de concentrer mon effort à l’opposition – cela reste en français évidemment, mais j’ai aussi une émission en iranien. C’est stimulant et cela commence à faire son effet. J’ai pu changer des slogans là-bas, une chose dont je suis assez fier », explique Kaveh, le sourire aux lèvres.

Mais quoi qu’on en dise, la dictature en Iran perdure et s’enlise dangereusement. Voilà déjà 33 ans que les « Guides suprêmes de la révolution » oppressent le peuple iranien, sans espoir de réel changement. Dans ces conditions, il est bien difficile de retrouver la foi en faveur d’un combat qui se doit d’être quotidien et omniprésent, même pour Kaveh : « Aujourd’hui, j’ai trouvé des réponses à mes questions. Mais je n’ai plus de stimulation intellectuelle pour écrire sur les mêmes sujets. Vous savez, les gens se lassent, vous ne pouvez pas raconter tous les jours la même chose. Mes propres lecteurs m’envoient des sujets avant même que j’obtienne une information et que j’écrive un papier dessus… Puis aujourd’hui l’information circule sur les sites – sur certains forums parfois, il y a même des débats sur moi sur des sujets tels que « ce type est un agent israélien » ou « c’est un agent américain », ou bien « c’est un agent anti-américain », « anti-israélien » etc. Je ne rentre pas tellement dans ces choses là, je n’ai pas le temps ».

Mais voilà, cette « cause » est l’engagement de sa vie. Cet activisme doit prendre « le dessus sur tout » selon ses dires. Si Kaveh a dédié sa vie à militer pour la démocratie, ce n’est pas maintenant qu’il compte s’arrêter.

« Persepolis est apparu aux spectateurs comme étant un film d’opposition car ils ne connaissent pas l’histoire de l’Iran »

Mais là où Kaveh nous surprend, c’est dans sa vision de l’élite iranienne francophone. En effet, cette élite exilée à Paris est de plus en plus médiatisée, notamment en raison de l’apport conséquent qu’elle apporte au monde artistique. On pense notamment à la cinéaste iranienne Marjane Sartrapi, elle aussi réfugiée à Paris, qui s’est fait connaître du monde du spectacle par ses films à succès. Elle met notamment en scène son passé de jeune fille oppressée par les islamistes perses, tout en condamnant la situation politique en Iran. Son film « Persepolis », connu pour être l’un des seuls films « anti-mollahs », fut une grande réussite à l’échelle mondiale. Mais alors que tout aurait dû les rapprocher, Kaveh ne mâche pas ses mots à l’égard de l’artiste : «Persepolis est apparu aux spectateurs comme étant un film d’opposition car ils ne connaissent pas l’histoire de l’Iran. Le héros du film est une petite fille. Mais vous savez, en Iran, les petites filles de 8 ans deviennent des femmes et n’importe qui peut les épouser. C’est ainsi que dans les familles pauvres, on donne les filles pour femmes – aujourd’hui il y a près de 900 000 femmes au foyer de moins de 16 ans en Iran. Cela signifie qu’elles ont été vendues à l’âge de 8 ou 12 ans à des hommes riches, qui peuvent coucher avec elles ou qui peuvent les vendre à des réseaux de prostitution. Ainsi, quand on vous montre une petite fille en héroïne de film qui dit non aux mollahs, c’est de la pure fiction. En Iran, les petites filles n’ont aucun droit ! C’est la même chose pour les femmes et le divorce par exemple. Dans Persepolis, Marjane Sartrapi divorce, pourtant les femmes n’ont pas le droit de demander le divorce en Iran. Cela est écrit dans la constitution iranienne. Vous savez, lorsque Marjane Satrapi était à Cannes, elle a prétendu que les mollahs n’étaient pas des talibans. Moi je pense qu’ils sont pires. »

Pour Kaveh, cette critique vaut également pour les nombreux autres films iraniens diffusés à l’étranger : «Dans ces films, comme par exemple « Une séparation » (ndlr : réalisé par Asghar Farhadi), on voit que les Iraniens ont des belles maisons ou des belles voitures… mais lorsque je vois ceci, je me dis que personne ne peut, avec des salaires normaux en Iran, payer des appartements et des maisons aussi belles. Même les gens qui ont beaucoup d’argent vont habiter à 60 km de Téhéran, à des endroits où il n’y a pas de routes, car cela est trop cher ! Ces films donnent donc une image très modérée de la réalité. Et les réalisateurs le disent eux-mêmes, les films qu’ils font sont « universels ». Mais comment cela pourrait-il être universel ? C’est comme si quelqu’un filmait l’Allemagne nazie dans les années 1930 et disait qu’il faisait un film universel – « Regardez, les Allemands sont comme tout le monde, venez pas nous emmerder ! » C’est ridicule ».

« Ces personnes ne sont pas des opposants, ce ne sont même pas des êtres humains »

Mais une question finit rapidement par tarauder les esprits les plus mesquins. En effet, les détracteurs de Kaveh lui reprochent régulièrement de divulguer des informations biaisées par le fait qu’il n’est pas revenu en Iran depuis plus de trente ans. A la question de savoir s’il a gardé des contacts dans le pays, l’intéressé répond sans équivoque : «Seulement la famille. Mais aussi d’autres personnes. Par exemple, j’ai des informations très importantes mais je ne peux pas en parler véritablement, parce que cela s’est passé dans un certain quartier et je pense que le régime sait qui je connais exactement dans certains quartiers ». Avec curiosité, on lui demande si la France l’aide dans son combat acharné, mais Kaveh répond à la négative : « La France ne me donne aucune information et ne me protège pas. De toute façon, elle n’a pas à me protéger, je travaille seul ».

Il est certain que Kaveh ne cherche pas la gloire, mais simplement la justice. Pour cet écorché vif dont la durée de l’exil ne l’a pourtant pas apaisé, c’est un besoin vital. C’est par conséquent cette quête d’équité et de vérité qui le pousse à délier sa langue contre les imposteurs de la « lutte », et contre l’hypocrisie souvent palpable chez les dits opposants iraniens. « Certaines personnes se disent opposantes mais quand on leur demande si elles veulent un changement de régime, elles vous disent que non et disent par exemple : »Oh, on se débrouille en Iran, vous savez sous le manteau, on achète tout. » C’est faux. Vous savez, le salaire d’un instituteur en Iran est de 180 dollars par mois. Quand vous êtes en dessous du seuil de pauvreté, vous ne pouvez pas avoir le loisir d’acheter sous le manteau tout ce que vous désirez. Ce n’est pas ça votre priorité. Votre priorité est d’avoir un travail, que votre femme et votre fille aillent faire le ménage, et que votre fils aille vendre des fleurs sur le bord de la route. Vous ne pouvez pas avoir le loisir de dire que vous vous débrouillez ou encore que c’est tellement drôle de faire la fête, etc. Personne ne fait la fête en Iran. La fête est réservée à ceux d’en haut. » Kaveh ajoute : Evidemment, l’alcool est interdit alors les gens l’achètent sous le manteau. Mais franchement je ne pense pas que l’avenir d’un peuple doit et va se construire avec tous le jeunes qui sont déçus par la vie et qui vont se saouler à l’alcool de 90 degrés dilué dans l’eau. Ce n’est pas vraiment la même chose que diluer de la vodka à 70 degrés ! Je pense aussi à l’héroïne, qui est très peu chère en Iran. Les gens se détruisent, simplement pour dire : « Je me débrouille, je fais la fête la nuit ». Ces personnes ne sont pas des opposants, ce ne sont même pas des êtres humains. »

« Les médias français vont dans l’intérêt de la France »

Le résistant Mohseni ne supporte plus la lassitude et la complaisance de ses compatriotes. Sa marginalisation avérée dans la communauté franco- iranienne l’attriste, mais ce combattant a l’habitude de marcher seul : « Je fréquente de moins en moins les Iraniens vivant en France parce qu’ils m’énervent de plus en plus (rires). Ils sont toujours dans le slogan. Ce sont des opposants de canapé. Ils ne sont pas dans l’action. Par exemple, dès qu’un faux opposant arrive et qu’il dit simplement une seule chose qui va à l’encontre du régime, les gens l’estiment et font sa promotion. Je dis aux Iraniens qu’il faut faire attention à cela, car si on commence à considérer un faux opposant comme un véritable résistant, il deviendra de facto notre porte-parole. Et une fois qu’il sera devenu notre porte-parole, il dira autre chose. C’est arrivé déjà plusieurs fois. Le régime nous envoie des imposteurs pour nous infiltrer. »

A force de creuser le « personnage », on se rend compte finalement que le principal regret de Kaveh réside dans son déficit de médiatisation. Même si son site enregistre un nombre de visites conséquent, son succès reste moindre selon ses dires face à l’ampleur de l’enjeu. Très peu invité dans les médias nationaux (une fois sur France 5 chez Yves Calvi), seuls les médias israéliens et la résistance iranienne semblent réellement porter un intérêt à son combat.

«Les médias français vont dans l’intérêt de la France, on ne peut pas toujours intervenir. Cela sera toujours ainsi. A moins que les gens descendent dans la rue… La France ira toujours du côté de celui du plus fort. Parler de rupture du contrat pétrolier par exemple est faux. La France ne va plus acheter des barils iraniens, mais a des contrats d’exploitation en Iran. Donc une partie du pétrole là-bas est officiellement française », apparaît s’attrister l’opposant.

Quoi qu’on en dise, Kaveh Mohseni reste un révolté de souche. Un exilé dont la rancune concurrence ses aspirations de liberté et de paix. Cet athée convaincu, dégoûté par l’intégrisme, qui se moque de l’islam dont il n’a jamais adopté les dogmes, en a à présent marre de rêver. Retrouver l’Iran de son enfance, une Perse moderne, laïque et monarchique, voilà l’ambition permanente qui anime ce contestataire avant-gardiste. Car pour Kaveh, si il devait retourner en Iran « ce serait un aller simple ».

Lien pour le site Iran-Resist

Nathan Cahn et Ilana Ferhadian

Tags: , , , , , , , , , , , , , , , ,

Etudiant Parisien en droit et en journalisme. Partial mais juste La vingtaine Elève de l'ESJ Paris et de la Sorbonne Paris I (L2 Droit) Armé d'ambitions Aime le Whisky

Aucun commentaire actuellement

Laisser un commentaire