Athènes, cœur de la révolte

Mercredi 30 mai 2012 avait lieu à l’ENS (Ecole Normale Supérieure) une réunion d’information sur l’état de la Grèce au travers du témoignage d’une militante grecque, principale invitée de ce rassemblement, organisé par les étudiants adhérents du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). Toujours dans l’optique de présenter une pluralité de points de vue, Politique.com a souhaité en savoir plus sur le ressenti de cette militante, hostile à la politique de rigueur budgétaire imposée par l’Union européenne et ses états-membres.

Politique.com- Pouvez-vous nous décrire comment se déroulent les manifestations dans Athènes ?

Kahlie* – En Grèce, les manifestations sont plus dures qu’en France, il n’y a pas de musique, de voitures, l’ambiance est beaucoup plus militaire, en particulier au niveau des responsables des manifestations. Auparavant dans beaucoup d’entre elles, il y avait toujours des cocktails Molotov, ce qui a changé, à mon avis, c’est que cela a pris une ampleur énorme et que même les gens « bien » qui n’avaient jamais lancé de cocktails molotovs, même ces gens, aujourd’hui, ils n’ont rien contre ça. Et même s’ils ne lancent pas eux-mêmes des cocktails Molotov, l’opinion des gens a changé : quand vous avez l’équivalent des CRS qui vous chargent, moi, je suis aussi pour [l’utilisation des cocktails Molotov], pour protéger les gens.

Politique.com- Actuellement  le taux de chômage de la population active est de 21,7% et il est encore plus élevé chez les moins de 25 ans, à 52,7%. Dans de telles conditions, comment les Grecs s’entraident/ travaillent-ils ?

Kahlie- Il y a eu des rassemblements dans les quartiers pour s’entraider, et qui continuent à fonctionner. Il y a par exemple un hôpital, au nord de la Grèce [hôpital Kilkis en Macédoine centrale] qui n’a plus de financements et les employés ont dit « on va gérer l’hôpital nous-même, on va soigner les gens », qui normalement ne peuvent se payer les soins. Il y a eu aussi les employés d’un journal [le quotidien Eleftherotypia] qui n’ont pas été payés depuis des mois. Et les employés ont décidé de continuer à publier le journal en le renommant le « Journal des travailleurs » [Les travailleurs d’Eleftherotypia,ndlr]. Et pareil pour une chaine de télévision, dont les employés ont arrêté d’être payés et qui continuent à émettre, c’est eux qui font les programmes. En plus, il y a dans des villages éloignés comment dit-on ? des marchés de change, voilà, du troc, entre les gens.

Politique.com- Les Grecs n’ont pas hésité à manifester massivement pour s’opposer aux mesures d’austérité validées par le précédent chef de gouvernement et ex-leader du PASOK [1] Georges Papandréou. Quelle est votre position quant à l’action des MAT [2] ?

Kahlie- Pour nous, la police est de toute façon à droite [3]. En plus, il y a des forces anti-émeutes qui n’obéissent pas aux ordres de leurs supérieurs et qui attaquent des gens sans avoir le droit légal de le faire. Par exemple, il y a eu des étudiants qui ont eu des mots [face à des policiers] et là les policiers ont attaqué les étudiants alors qu’ils avaient eu l’ordre d’évacuer la place. Les forces anti-émeutes semblaient très contentes d’attaquer la population, et là, en ce moment ils ont encore plus de courage pour le faire.

D’ailleurs, une autre fois, vous aviez le service d’ordre d’une manifestation organisée par la gauche qui se trouvait face à des policiers. Et là, des anarchistes se sont mis à se battre avec les policiers qui voulaient mettre fin à la manifestation. C’est pour vous donner un exemple, vous voyez, de collaboration militante entre des gens qui d’habitude ne « vont » pas ensemble.

Politique.com- On a vu que les appels à manifester étaient lancés par les principaux syndicats GSEE et ADEDY [4]. Quel poids les syndicats ont-ils sur les réformes politiques ?

Kahlie- Ce n’est pas comme en France. Il y a des syndicats généraux [GSEE et ADEDY] et des syndicats de base qui sont implantés sur les lieux de travail et qui sont soit affiliés aux grands syndicats, soit indépendants. Les syndicats de base ont joué un rôle important dans le mouvement des indignés en Grèce. Mais clairement, les syndicats ont peu de poids sur les réformes politiques, ce sont les partis qui décident. En plus vous avez à la tête des grands syndicats des membres des partis.

Politique.com- On sait que la fraude fiscale, en Grèce, est en partie responsable des faibles recettes budgétaires de l’Etat [5]. Que pensez-vous de la récente affirmation de Christine Lagarde, directrice du FMI, pour qui « Les Grecs devraient commencer par s’entraider collectivement en payant tous leurs impôts » ?

Kalhie- Ce n’est pas vrai pour la majorité des gens. C’est vrai qu’il y a des problèmes d’impôts et de nombreuses manières de ne pas payer d’impôts. Par exemple dans l’Eglise orthodoxe il y en a beaucoup qui ne payent pas d’impôt. Mais, pour nous, ce sont surtout les riches, eux, en particulier, qui ne payent pas leurs impôts.

Edouard d’Espalungue

Notes-

[1] -ou- Mouvement socialiste panhellénique, est un parti social-démocrate

[2] Equivalent des CRS en France

[3] Plus de la moitié des policiers grecs ont voté pour le parti néo-nazi de Nikolaos Michaloliakos (d’après le quotidien grec To Vima) . Aube dorée (XA) a récolté 6,7% des voix soit 21 sièges au parlement lors des dernières élections du 6 mai 2012.

[4] Le GSEE (Geniki Synomospodia Ergaton Ellados), Confédération générale des travailleurs de Grèce, regroupant les travailleurs du privé et les travailleurs employés dans les entreprises sous contrôle public (Banque, Transports, électricité) et le ADEDY (Anotati Diikisis Enoseon Dimosion Ypallilon), Confédération des syndicats des fonctionnaires publics, représentant uniquement les fonctionnaires tels que les enseignants et employés des administrations locales.

[5] En septembre 2011, le ministère du Budget grec avait listé 6.000 entreprises qui devaient plus de 150.000 euros à l’Etat.

*A sa demande, le prénom a été modifié

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Etudiant. Ne pratique pas la langue de bois, et n’aime pas qu’on la pratique. Passionné de politique, aime en étudier la face cachée. Sans concession et en toute objectivité.
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