L’avenir de la justice internationale : entretien avec Tzvetan Todorov

 

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Dans le cadre du cycle de conférences « échange et diffusion des savoirs » qui se tient à Marseille jusqu’au 30 mai 2013, l’Hôtel du département accueillait ce jeudi 7 mars Tzvetan Todorov, historien et philosophe qui a enseigné dans les plus prestigieuses universités américaines telle que Harvard ou Yale et dont le dernier livre « Les ennemis intimes de la démocratie» [1] traite de la justice internationale. Politique.com était présent sur place pour s’entretenir avec le défenseur d’une «justice juste».

Politique.com- Après votre exposé, on se demande si vous êtes finalement vraiment favorable à l’existence d’une justice supranationale capable de juger les criminels qui se croient à l’abri de toute condamnation ?

Tzvetan Todorov – Personnellement, je ne vois pas comment une telle justice pourrait fonctionner, je ne vois pas quelle est la force de police ou d’armée qui pourrait arrêter le président des Etats-Unis par exemple. C’est par définition impossible, et pas seulement pour le président des Etats-Unis mais aussi de Russie. Donc pour moi, c’est de la poudre aux yeux que de dire qu’on peut arrêter n’importe quel chef d’Etat, ce n’est pas vrai. On peut arrêter les chefs d’Etat africains, d’où cette choquante sélection. On a créé, comme au temps des colonies, une justice internationale. Mais elle ne juge que des gens des anciennes colonies ; des métropoles jamais. Ces derniers sont par définition au-dessus des lois, alors qu’ils vivent dans des pays où aucun crime n’échappe à une condamnation. Sans doute la Justice en France fonctionne mieux qu’en Côte d’Ivoire mais ce caractère systématique et exclusif me choque.

Politique.com- Mais pour autant, pourrait-on quand même admettre que la Justice a fait des progrès ces deux derniers siècles? Par exemple parce qu’elle réussit à condamner des gens qui se croient protégés au sein de leur pays.

Tzvetan Todorov- Des progrès sur les ex-colonies, oui.

Politique.com- Êtes vous pour la dissolution ou au moins l’élargissement du Conseil de sécurité de l’ONU dont certains membres exercent un droit de veto sur le lancement de procès que pourrait instruire la CPI [2]?

Tzvetan Todorov- L’ONU ne sera jamais un gouvernement mondial, parce qu’un gouvernement mondial doit avoir une armée mondiale qui soit en état d’intervenir partout. Je ne crois donc pas que ce soit possible. Mais cela ne veut pas du tout dire que l’ONU est inutile. L’ONU est un formidable forum d’où peuvent partir des jugements et des affirmations qui serviront, baliseront l’horizon de l’action politique et cela pèse très lourd. Il est donc important d’avoir effectivement un Conseil de securité représentatif. Vous vous souvenez que le Conseil de sécurité se compose ausi de cinq membres permanents qui sont les cinq vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. La France, grâce au général de Gaulle, a réussi à faire partie des vainqueurs. Mais nous sommes aujourd’hui non pas en 1945 mais en 2013.

À quoi correspond pour le monde entier cette domination des cinq membres permanents dont trois viennent des pays occidentaux? L’Inde, demain le pays le plus peuplé du monde, n’y est pas présent. D’autres pays d’Asie non plus (par exemple l’Indonésie). En Afrique aucun, de même qu’en Amérique du Sud. Donc je pense qu’effectivement, il serait essentiel qu’il y ait une révision de la composition du Conseil de sécurité de l’ONU et que des représentants des plus grands pays de tous les continents parviennent à rendre ce conseil plus représentatif de l’Humanité qui ne doit pas se limiter à être celui des vainqueurs de la Seconde guerre mondiale.

Politique.com- Justement, dans la sphère économique on observe actuellement des tentatives de réformes concernant le mode de gouvernance du FMI afin de laisser plus de voix aux PED. Ne serait-il pas possible d’observer cette même tendance au sein des organes de décisions de la justice internationale?

Tzvetan Todorov– Malheureusement, je ne pense pas qu’une telle tendance ait un impact décisif sur l’action de la Justice. Mais je suis tout à fait de cet avis. Encore que le FMI et la Banque Mondiale sont, comme vous le savez, des institutions que les Etats-Unis et l’Union européenne se partagent pour l’instant. On continue sur la lancée mais oui, tout ce qui va dans ce sens serait une réforme raisonnable, utile, et je dirais même nécessaire de l’ONU.

Edouard d’Espalungue

Notes-

[1] Publié chez Robert Laffont, 2012

[2] CPI- Cour pénale internationale

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