La démocratie hongroise : suite et fin

Photo: Daniel Vegel/Commission Européenne Photo: Daniel Vegel/Commission Européenne

Bien que des rumeurs courent qu’il souffrirait d’une maladie mentale, ce n’est pas la raison qui fait défaut à Viktor Orban, premier ministre hongrois, mais une morale. Elu en 2010 pour son deuxième mandat quadriennal, le père du Fidesz, parti de droite populaire, a conduit le pays au fond du gouffre en moins de deux ans.

Alors que l’année 2011 a été très mouvementée, la démocratie hongroise s’est vue davantage encore fragilisée. Il conviendra d’en dresser un constat n’ayant pas la vocation d’être limitatif.

2/3

C’est la coalition Fidesz-KDNP qui remporta les élections législatives d’avril 2010, en obtenant 263 sièges sur 386 au Parlement hongrois, une majorité de deux-tiers, un jamais vu depuis 1990, l’année des premières élections démocratiques dans ce pays d’Europe centrale. C’est ainsi qu’a manifesté son mécontentement la population magyare, à la fin du deuxième mandat consécutif du Parti Socialiste hongrois (MSZP), anciennement dirigé par la figure très controversée Ferenc Gyurcsany (contraint à démissionner en 2009 et remplacé alors par Gordon Bajnai, qui ne s’avéra être que la chair à canon d’une bataille déjà perdue).

Très attendu par un pays bipolaire divisé entre Budapest et la province, le salut n’est toutefois pas arrivé. En revanche, le 2/3 parlementaire a fait parler de lui. Il est devenu formule populaire, objet de blagues et de moqueries, comme celle-ci:

 “En soirée deux amis accostent une fille:

– Que dirais-tu d’un plan à trois? lui demandent-ils.

Alors que la fille refuse, la célèbre réplique retentit de la bouche des deux premiers:

– Si, si, deux tiers, c’est deux tiers!”

C’est la manière de la Hongrie, toujours très friand d’humour, de manifester son incompréhension face aux mesures prises par un gouvernement-pantin du régent Viktor Orban. En effet, avec 2/3 des votes au Parlement hongrois, monocaméral, la partie majoritaire dispose de la compétence d’amender et d’adopter les lois ordinaires et aussi constitutionnelles sans même avoir besoin de la participation de l’opposition. Ce mécanisme législatif habilitant la majorité à régner seul, a été hautement utilisé/ dévoyé en 2011 par la Fidesz.

Orban redéfinit la liberté d’expression et la Constitution

Une des premières mesures de la droite fut de réviser la Constitution hongroise, datant de 1949: une nécessité “pour définitivement rompre avec le communisme”. Sans s’attarder sur l’aspect juridique de cette entreprise manifestement populiste, il faut mentionner que la Constitution (qui n’est désormais plus en vigueur depuis le 1er janvier 2012) a été modifiée et intégralement révisée plus de 25 fois depuis 1989.

La rapide rédaction du nouveau texte, achevé en décembre 2010 aurait pu être révélateur de sa faiblesse aux yeux du grand public. Rien n’en a été. Le 1 mars 2011, pendant la présidence hongroise au Parlement Européen, Jozsef Szàjer, ancien vice-président du Parlement hongrois et député européen, publie sur son blog avec fierté et aisance les lignes suivantes: “Steve Jobs sera sans doute très heureux lorsqu’il apprendra que la nouvelle Constitution hongroise a été rédigée sur un iPad (mon iPad).”

Très vite, l’Union européenne réagit face à cette nouvelle loi fondamentale, qui modifie notamment le nom du pays de République hongroise en Hongrie, et explicitant des valeurs chrétiennes et royalistes. En effet, lors de la cérémonie d’ouverture, à Strasbourg, de la Présidence hongroise du Conseil de l’Union Européenne, nombreux députés du Parlement éponyme, de gauche comme de droite tiennent à rappeler à Viktor Orban les dangers du nationalisme. Ils demandent en outre à la Commission européenne d’analyser en profondeur la nouvelle loi sur les médias, très controversée. Celle-ci s’avère par la suite contraire au droit européen et à la liberté d’expression: la Hongrie sera alors, sous pression, contrainte de modifier les dispositions critiquées.

Cela n’empêchera guère la nouvelle Autorité nationale des médias et de la communication, sous tutelle étatique (politique) d’envisager la suppression de la fréquence de la seule radio de gauche, la Klubràdiò, qui voit son existence remise en question dès janvier 2012.

Bruxelles n’est pas Moscou!”, s’exclame le Premier ministre en juin dernier à la fin de la présidence hongroise, en notifiant ainsi à l’Union des 27, qu’elle n’a pas à s’immiscer dans la politique interne, question ne regardant que le “peuple hongrois”. Son ami et collègue politique depuis les débuts, aujourd’hui député européen, Tamàs Deutsch, n’hésite pas à surenchérir sur sa page Twitter, en traitant José Manuel Barroso, président de la Commission européenne de communiste, “qui essaye de faire de Bruxelles un Moscou”.

Alors que certains gouvernements européens, soutenus par la presse internationale expriment leur incompréhension et inquiétude vis-à-vis de la “Poutinisation” de la Hongrie, la société civile se fait trop peu visible.

Un million pour la liberté de la presse

A la suite de la loi sur les médias précitée, comme cela est de règle en 2011, c’est un groupe Facebook dénommée “Un million (de personnes) pour la liberté de la presse” qui lance la première vague de manifestations contre le gouvernement Fidesz. Rapidement on désignera comme “Millàsok” (“les Millas”), les membres de cette association sui generis, véritable OVNI de la scène politique hongroise. En effet, ces derniers se proclament comme un mouvement fidèle à la liberté de l’expression, opposés à la politique anti-démocratique de la Fidesz ; ils refusent toutefois d’être assimilés à un parti politique, et n’ont aucunement l’intention d’en devenir un. Et c’est là le problème.

Le mouvement, en luttant d’abord pour la liberté de la presse et d’autres valeurs tant démocratiques qu’européennes, réussit régulièrement à rassembler plusieurs milliers de personnes à des endroits-clefs de la capitale, notamment devant le Parlement surmontant la rive gauche du Danube.

Les Millas ont depuis le début de l’année déployé divers moyens modernes de (se) manifester: des campagne de street-art, une chanson rap intitulé “le système ne nous plaît pas”, des rassemblements et des courts interviews avec des personnalités de l’intelligentsia budapestoise ont été au rendez-vous. Or cela ne suffit pas. Pour lutter contre les dérives nationalistes, une véritable opposition politique est nécessaire.

Un défaut d’alternative

A la suite des quelques 8 années d’immobilisme socialiste de 2002 à 2010, ce n’est pas seulement l’énorme majorité de la Fidesz, mais aussi un réel défaut de partis d’opposition crédibles qui rend la situation plus qu’inquiétante. Après la Fidesz, c’est le Jobbik, le partie d’extrême-droite qui s’en est le mieux sorti des élections législatives de 2010, avec 47 députés, seulement 12 de moins que le parti socialiste, principal concurrent du précédent.

La seule mouvance qui mériterait alors l’attention, c’est la LMP, littéralement, “la Politique peut être différente”, siégeant au Parlement après avoir obtenu un peu plus de 4% aux dernières élections. De centre-gauche, écologistes, ils sont les seuls qui, sur le fondement des mécanismes institutionnels essayent de lutter contre le populisme. Toutefois, leur très faible représentation, ainsi qu’une politique peu claire et des députés manquant de charisme contribuent tous au constat qu’ils sont loin d’être une alternative crédible au parti du Premier ministre Orban, toujours en tête des sondages.

Alors malgré les résultats nullement ambiguës des instituts de recherche et d’analyse politique, en vertu desquelles 8 Hongrois sur 10 seraient mécontents du système actuel, faute d’une éventuelle succession viable, la Hongrie n’est pas prête à sortir de ce chapitre macabre, qui est loin d’être le premier dans son Histoire.

Adam Forrai

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Juriste hongrois et européen convaincu, mes valeurs sont celle de la devise de mon pays d'accueil.

Une réponse à “La démocratie hongroise : suite et fin” Subscribe

  1. MÁRTON László 3 janvier 2012 at 12 h 14 min #

    Félicitations, excellent résumé de la situation. Il manque quelques lignes sur la Coalition Démocratique.

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