L’autre bataille de femmes à Paris

Le duel entre Anne Hidalgo et Nathalie Kosciusko-Morizet pour la mairie de Paris est l’une des batailles les plus attendues des prochaines municipales. Mais derrière ce duel, s’en cache un autre tout aussi important : celui qui oppose Marie-Christine Lemardeley à Florence Berthout pour la mairie du 5ème arrondissement. Portrait de deux femmes en campagne. 

Ne surtout pas aborder le sujet. Si vous le faites, vous pourriez alors être le témoin impuissant d’une longue nuit de débats enflammés. Antoine et Franck sont colocataires depuis plus d’un an, dans un appartement du 5e arrondissement, près de la place de la contrescarpe. L’un à 21 ans, l’autre en a 37.  Le premier se dit à droite, l’autre, à gauche. Ils sont, chacun, militants dans les équipes de campagne respectives de Florence Berthout et Marie-Christine Lemardeley… Les deux compères ne se mettent jamais d’accord quand il s’agit de politique. Depuis plusieurs semaines, ils s’étrillent autour des municipales. Anne Hidalgo versus Nathalie Kosciusko-Morizet ? Non. Les invectives que s’échangent UMP et PS à l’échelon national ? Non plus. Leurs disputes s’articulent autour de deux femmes, Marie-Christine Lemardeley et Florence Berthout, candidates dans le 5ème arrondissement de Paris. Et pour cause : le 5ème sera,  à n’en pas douter, l’une des attractions de cette élection. Ce bastion historique de la droite ne cesse d’échapper à la gauche. Pourtant, au second tour de l’élection présidentielle, 56% de ses résidents ont voté pour François Hollande. Alors, au PS, on veut y croire. Mais il faudra d’abord battre les Tibéri, incarnés cette fois-ci par le fils, Dominique, qui veut se faire un prénom.  Il est l’adversaire des deux camps, droite et gauche…  voilà peut être l’un des seuls points communs des deux candidates. Qu’on se le dise : aucune des deux ne ressemble à l’autre.

Pour mener l’étendard du parti socialiste, le choix ne s’est pas porté sur une figure locale mais inconnue de la scène politique : Marie-Christine Lemardeley. Issue de la société civile, elle compte faire passer l’arrondissement à gauche. « Ce n’est pas gagné, ce sont les électeurs qui font le vote, mais je suis confiante » glisse-t-elle malicieusement, consciente que les études d’opinion lui sont favorables. Drôle de destin pour celle que les sondages placent dans le fauteuil du maire, place du Panthéon, à quelques semaines des municipales. Rien ne prédestinait pourtant cette normalienne à faire de la politique. « C’est Anne Hidalgo qui m’a proposé d’être tête de liste, alors que je n’étais même pas encartée » nous confie-t-elle au Sorbon, très beau café du 19e siècle, tout près de la Sorbonne. A 61 ans, Marie-Christine Lemardeley a de sérieux atouts. C’est une femme, d’abord, en adéquation donc avec la tendance à l’égalité homme-femme portée par le PS même si, l’affirme-t-elle, «cela ne change rien ». C’est surtout la présidente de l’université Paris 3. Un statut particulier, «assez proche de [celui] d’un maire d’arrondissement » affirme celle est qui agrégée de littérature américaine, docteur d’état. Un poste, qui fait également d’elle la caution « intellectuelle » d’Anne Hidalgo. Quoi de plus normal dans un arrondissement qui, depuis des dizaines d’années, est le berceau de l’intelligentsia parisienne ? Si la victoire la conduit jusqu’aux marches de la mairie, elle promet de ne pas renoncer à son ancienne vie : « je démissionnerai de la présidence de la Sorbonne-Nouvelle, mais je continuerai à donner des cours de littérature américaine », confie l’universitaire. « Des habitants sont parfois intimidés par mon image d’universitaire. Quand ils se retrouvent en face de moi, les idées reçues tombent. Ils voient que je suis accessible » dit-elle et d’ajouter : « La campagne est une expérience humaine passionnante ».

Passionnante, la campagne l’est aussi pour son adversaire Florence Berthout. Passionnante, mais également fatigante. Les yeux fatigués, les traits tirés, nous rencontrons l’ancienne conseillère de Dominique de Villepin à Matignon dans une brasserie, qui fait aussi tabac. A peine la discussion entamée, « Veuillez m’excuser » nous glisse-t-elle avant de se lever, et d’aller saluer un petit groupe  qui l’interpelle. C’est aussi ça la campagne. « C’était le président du Caveau de la Huchette, pardonnez-moi » se justifie-t-elle avant d’embrayer : « ma méthode, c’est la politique de terrain…  Je ne m’arrête jamais ». La candidate multiplie d’ailleurs les initiatives, les rencontres, les interviews… Peut-être pour prouver qu’elle peut encore gagner ? Il y a Dominique Tiberi, fils du maire « historique », Jean, qui joue les trouble-fêtes dans une guerre fratricide contre l’UMP, faisant « du mal à notre camp » reconnaît-elle, sans faire plus de commentaire. Il y a également les sondages qui la placent systématiquement derrière son adversaire socialiste. Il y a aussi la tendance générale d’un arrondissement, qui semble désormais voter majoritairement à gauche. Il y a surtout les critiques lancées par les militants de la gauche qui voient en elle une candidate « illégitime ». Ancienne conseillère de Dominique de Villepin à Matignon et de Jean-François Copé, aujourd’hui directrice de la Villette elle est jusqu’ici élue… dans le 1er arrondissement de Paris depuis 2001. Le premier, dont elle est la fidèle adjointe de Jean-François Legaret, n’envoie plus qu’un seul élu à l’Hôtel de Ville depuis le redécoupage du nombre de conseillers par arrondissement. Un parachutage ? « Non, un déménagement » glisse malicieusement celle qui a été choisie dans un arrondissement compliqué, pour sa force et son caractère de battante. Ce curriculum vitae chargé lui permet, en tout cas, de mettre en avant son expérience et son originalité : celle d’une femme qui s’est faite toute seule, « sans cuillère d’argent en bouche à ma naissance ». Issue d’une famille agricole catholique gaulliste, plutôt pauvre, Florence Berthout a gravi une à une les marches jusqu’à la mairie du 5ème. La dernière sera peut-être la plus haute, et la plus dure à atteindre. Bien entendu, elle ne s’avoue pas vaincue. En témoigne cette phrase de Jacques Chirac présente sur sa profession de foi :  « Lorsque j’engage un combat, il ne me vient pas à l’idée que je puisse perdre ».

La bataille du 5e arrondissement parisien pour les municipales 2014 revêt un caractère hautement symbolique. Deux femmes en lice pour un évènement historique : pour la première fois de l’histoire, une femme s’assiéra peut-être dans le fauteuil du maire. A moins que cela soit (encore) un Tibéri ? L’incertitude est grande, à tel point que les tensions se sont cristallisées autour de cet arrondissement, devenu clé. Et si la bataille de Paris se jouait là-bas ?

Jordan Allouche

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