Interview de Dominique Plihon : quel avenir pour l’Europe ?

Lundi 18 juin, alors que débutait le G20 à Los Cabos au Mexique, Dominique Plihon, professeur d’économie financière à l’Université Paris XIII et membre du collectif « Les économistes atterrés », recevait Politique.com. La capacité de l’Union européenne à résoudre les problèmes financiers auxquels sont confrontés ses pays membres, comme l’Espagne ou la Grèce, est aujourd’hui remise en question.

Politique.com- Pensez vous que l’aide européenne -d’un montant compris entre 50 et 100 milliards d’euros- permettra à terme de sauver le système bancaire espagnol ?

Dominique Plihon- Il y a eu effectivement un accord européen pour ouvrir un financement de 50 à 100 milliards d’euros afin de recapitaliser les banques espagnoles. Au départ M. Rajoy a laissé entendre que cette aide se ferait sans conditions alors qu’en fait il y a des conditions. Elles sont toujours les mêmes : durcir la politique économique en réduisant les finances publiques et en comprimant les dépenses. L’aide du MES [1], qui a d’ailleurs été comparé à un fond monétaire européen, est conditionnée à un mécanisme de correction budgétaire obligatoire.

Ce qui ne va pas, c’est que le MES aurait du prêter directement aux banques espagnoles sans que cela aggrave le déficit et l’endettement de l’État. L’idéal aurait été une aide mutualisée avec l’Europe qui prête aux banques espagnoles et non pas l’Europe qui prête à l’État espagnol, qui lui-même prête ensuite aux banques. La différence est importante car, comme l’Espagne a des problèmes de dette publiques, si on prête à l’État cela aggrave sa dette publique. Mais si l’aide se fait directement aux banques espagnoles sans passer par l’État, on évite ce problème.

A terme je ne suis pas très optimiste, on applique aujourd’hui toujours les même recettes qui, on l’a vu, ne fonctionnent pas. En Grèce, on a fait neuf plans d’ajustement et celle-ci est toujours la tête sous l’eau ; le Portugal est également dans une situation très difficile avec la montée du chômage. Je suis extrêmement critique vis-à-vis de la politique d’aide de l’UE pour l’Espagne et on se dirige vers d’autre plans d’ajustement ; on est dans une spirale infernale dont on est pas prêt de sortir.

On applique toujours aujourd’hui les mêmes recettes qui ne fonctionnent pas

Politique.com- Compte tenu des résultats des récentes élections législatives qui ont permis au parti de droite conservateur, Nouvelle Démocratie, d’arriver en tête du scrutin, est-ce que la perception des mesures d’austérité chez les Grecs a changé ?

Dominique Plihon- D’abord compte tenu de l’abstention, on peut affirmer que c’est une minorité de Grecs qui a voté. Ensuite je pense qu’il y a eu une partie importante de l’électorat qui a eu peur parce qu’on l’a menacée d’une sortie de la zone euro, sachant qu’une très large majorité de Grecs veulent rester dans la zone euro. De plus, pendant la campagne électorale, le parti conservateur [2] avait annoncé qu’il renégocierait les mesures d’austérité imposées par l’UE. Je pense que les Grecs sont toujours majoritairement opposés à la politique d’austérité telle qu’elle est pratiquée.

Pourquoi ? Parce qu’ils pensent que c’est une politique inefficace et injuste et c’est ce que pensent également « Les économistes atterrés ». Inefficace car elle aggrave la dette publique, et le peuple grec veut trouver une solution à ce problème. Je pense, en définitive, que la crise économique, financière et politique n’est pas terminée et n’est pas résolue par ces élections. Cela donne peut-être un moment de répit, parce qu’on a l’impression que Nouvelle Démocratie et le Pasok vont gouverner. Mais je signale que, quand ils étaient au pouvoir, ils n’ont pas réussi à résoudre les problèmes. En fait, si l’UE ne change pas de position sur l’application des plans d’austérité, on ne trouvera pas la solution.

Une partie importante de l’électorat a eu peur parce qu’on l’a menacée d’une sortie de la zone euro

Politique.com- Dans votre livre Le nouveau capitalisme [3], vous ecrivez qu’il faut réformer les agences de notations comme Fitch, S&P et Moody’s. En ce sens, que pensez-vous du récent échec du projet d’agence de notation européenne de Roland Berger [4] ?

Dominique Plihon- Premièrement, je pense que le système d’agences de notation actuel fonctionne très mal parce que les agences de notation sont incapables de prévoir les crises. Elles se sont toujours trompées. D’autre part elles sont sujets à un conflit d’interêt puisque ce sont leurs clients qu’elles notent, il y a donc quelque chose qui ne va pas dans leur business-model, qui doit être revu. Ce qu’il faut, c’est une agence de notation européenne indépendante et publique, c’est-à-dire financée par des fond publics et qui soit pilotée par un collège d’experts indépendants. Cela résoudrait le problème du conflit d’interêt puisqu’elles ne seraient pas financées par des entreprises qu’elles notent ou par les États.

Mais d’autres réformes sont envisageables car les agences ont outrepassé leur pouvoir : non seulement elles notent mais elles émettent aussi des recommandations. Elles disent : je vous mets AAA ou AA- et en plus je vous demande de réduire vos dépenses publiques, de baisser les salaires, etc. Il faut donc qu’elles restent strictement dans leur domaine, celui des notes. Surtout, il faut leur imposer des règles strictes : par exemple, dans l’immédiat, pour faire cesser les conflits d’interêts qui existent, les entreprises pourraient cotiser à un fonds parafiscal qui serait chargé de payer les agences de notations. Ainsi, il n’y aurait plus de lien direct entre l’entreprise qui est notée et l’agence de notation, parce qu’il y aurait un écran entre les deux qui seraient le fond, et donc il n’y aurait plus de possibilités de pression.

Une autre réforme consisterait à interdire aux agences de notations de noter les Etats quand ceux-ci sont en difficulté. Par exemple, quand un État est en difficulté, comme l’Espagne aujourd’hui, il faudrait alors demander à Moody’s, Fitch et S&P d’interrompre leur notations pendant une période donnée. Pourquoi ? Parce que ces agences, par les notes qu’elles attribuent, amplifient les tensions sur les taux d’intérêt des pays concernés.

En effet, à partir du moment où une agence se met à baisser la note d’un pays, immédiatement vous avez une montée des taux sur les obligations d’Etat. Il faut casser ce rôle hégémonique donné aux agences de notation parce que ce sont des acteurs absolument pas intéressés par l’interêt général mais seulement par leur rentabilité. Il faut des agences qui ne se contentent pas de noter en fonction de tel ou tel client et de leurs bénéfices. Il faut avoir une vision globale, systémique, de l’intérêt général et les agences de notations privées sont incapables de l’avoir.

Il faut donc leur créer des concurrents publics qui exerceront une politique beaucoup plus objective. Cette proposition avait d’ailleurs été évoquée par M. Barnier [5], mais le lobby des agences de notation est tellement puissant que, dès qu’il y a l’amorce d’une réforme, elle est remise en cause. La raison pour laquelle les agences de notation sont toute puissante est qu’elles ne sont pas régulées et qu’elles ont les moyens d’influencer les réformes.

Il faut avoir une vision globale, systémique, de l’intérêt général et les agences de notations privées sont incapables de l’avoir

Politique.com- Pensez vous que François Hollande parviendra à mettre en œuvre ses propositions de réforme du système financier et, plus largement, à doter l’État des moyens nécessaires à la réalisation de ses promesses électorales ?

Dominique Plihon- Je crois que M.Hollande est en train de faire un numéro d’équilibriste en ce moment, c’est-à-dire qu’il veut à la fois rassurer les marchés et d’un autre côté faire croire au peuple français qu’il va éviter de faire certaines mesures d’austérité, de rigueur. Et donc il donne des gages des deux côtés. D’une part il va réduire ses promesses en terme de création d’emplois publics, mais en même temps il va essayer de donner des gages au peuple. Ce que fait Hollande, c’est du social-libéralisme. Lors de son discours à La Courneuve, il disait : la finance est l’ennemi, il faut séparer les banques de dépôt et d’investissement. Et désormais il est sur un schéma très modeste qui est le schéma plutôt américain qu’anglais et qui consiste à empêcher les banques de spéculer sur leur fonds propres, ce qui est totalement insuffisant et pas à la hauteur de l’enjeu. La réforme anglaise était plus ambitieuse mais elle a été différée de plusieurs années.

Ce que fait Hollande avec ses propositions, c’est du marketing, de la vente, face à deux forces contradictoires : les forces du marché et les électeurs. Maintenant que les législatives sont passées, on va voir où il va nous emmener. Comme disait Chirac : « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ». Je n’ai aucune illusion. Et je regrette beaucoup que le PS ait la majorité absolue au Parlement, car il n’a, maintenant, aucune contrainte et va pouvoir tranquillement mener sa politique d’austérité. Si le Front de Gauche ou les Verts avaient obtenus plus de sièges, ils auraient pu faire pression. Là, le PS fait ce qu’il veut. M. Hollande a le contrôle politique mais pas le contrôle économique, donc il sera sous la tutelle des marchés. La seule réponse que nous, citoyens, pouvons avoir, c’est qu’il y ait un mouvement social qui se développe. Il faut faire pression sur le gouvernement pour qu’il n’abdique pas devant le marché.

Ce que fait Hollande, c’est du social-libéralisme

Edouard d’Espalungue (Crédit photo : Edouard d’Espalungue)

Notes-

[1] Mécanisme Européen de Stabilité (MES),successeur du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) ; doté de 660 milliard d’euros, son aide est conditionnée à la ratification du Traité sur la Stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) plus communément appelé « Pacte budgétaire européen ».

[2]  Le parti conservateur, Nouvelle Démocratie (ND), favorable à l’application d’un calendrier négocié des mesures d’austérité, a obtenu 29,7% des voix tandis que Syriza, coalition de la gauche radicale et principal  parti à s’opposer à la rigueur budgétaire, a obtenu 26,7% des voix.

[3] Le nouveau capitalisme, Coll. Repères, éd. La découverte , 124 pages, 7,95 euros

[4] Roland Berger Strategy Consultants, cabinet de conseil en stratégie

[5] Michel Barnier, commissaire européen au Marché intérieur et aux services, depuis le 10 février 2010

Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

About Edouard d'Espalungue

View all posts by Edouard d'Espalungue
Analyste politique.

No comments yet.

Leave a Reply