Loi sur le génocide arménien : un pas de plus vers le vandalisme historique

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La proposition de loi de Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône, visant à réprimer pénalement la contestation du génocide arménien a été adoptée aujourd’hui par les députés.

Et de trois. Après la loi Gayssot réprimant la négation de la Shoah, et la loi Taubira réprimant la négation de l’esclavage, c’est au tour d’une nouvelle communauté d’être confortée dans son idée de « protection mémorielle ». Sur le modèle de ces lois voisines, la Loi sur le génocide arménien rend pénalement répréhensible (un an de prison et 45.000 euros d’amendes) toute négation de ce massacre ayant intervenu au alentour de 1915 dans l’ancien Empire ottoman, aujourd’hui représenté par l’Etat turc. Etat qui se borne toujours à reconnaître un massacre, aujourd’hui avéré selon la plupart des historiens. Mais dans la « course aux génocides », cette loi est peut être celle de trop.

Cette disposition est-elle réellement utile, voir saine ? Pour la première fois de son histoire législative, la France s’apprête à condamner la négation d’un génocide ne s’étant pas déroulé sur le territoire français et n’impliquant pas d’anciens ressortissants de l’Hexagone. Pour certains, il s‘agit même d’une ingérence indirecte à l’égard de la politique intérieure turque. Pour Gilles Manceron, la loi Gayssot (aussi contestable soit-elle) avait comme but de lutter contre un antisémitisme grimpant dans les années 80 (montée du Front National, Affaire Faurisson etc.) en France, mais il n’y a jamais eu de réel racisme « anti-arménien » dans l’histoire récente du pays. De plus, mis à part la communauté turque vivant en France, la reconnaissance du génocide arménien reste pourtant unanimement partagée parmi la population, rendant inutile cette proposition de loi. La France est donc en train de devenir une sorte de « gendarme de l’histoire », imposant sa vision du passé à l’égard des populations et des communautés. « Va-t-on faire une loi pour tous les crimes du monde ? ceux commis par les communistes en Russie ainsi que ceux à l’égard des Indiens d’Amérique ? » s’interroge l’historien Gilles Manceron.

Certaines personnalités s’insurgent d’ailleurs d’une potentielle « récupération » de Sarkozy, qui après son dernier voyage extrêmement médiatisé en Arménie (accompagné des ténors de la communauté arméno-française, Aznavour et Devedjian) s’était attiré la sympathie des 150.000 Arméniens vivant en France. Voyage où il avait d’ailleurs fait la promesse de se pencher sur le dossier du génocide (ce que les journalistes appellent la promesse d’Erevan). Mais cette théorie reste peu probable, sachant que la France n’aurait surement pas pris le risque de mettre à mal des relations cruciales (surtout à l’heure syrienne) avec ce puissant allié de l’Asie mineure, pour récolter les voix d’une communauté malgré tout assez minime numériquement et peu « structurée ».

La possibilité d’une volonté de faire pression sur la Turquie pour justifier sa réticence à intégrer l’Union Européenne (UE) paraît plus probable. En effet, ce « couac historique » a toujours été un obstacle majeur pour l’intégration de cet Etat. L’exemple de l’Allemagne, membre fondateur de l’UE, ayant de son côté reconnu l’ensemble des massacres commis de son plein grès durant la seconde guerre mondiale, fait office d’exemple sur ce dossier. L’opposition à l’entrée Turque a toujours été unanimement partagée comme fondamentale parmi les droites Européennes, et il ne serait donc pas surprenant que la médiatisation de cette proposition de loi soit à visée électoraliste, surtout à cinq mois des présidentielles. Cette initiative législative a beau émaner d’une députée, la créatrice de cette proposition de loi reste avant tout membre du parti majoritaire, et Christian Jacob (président du groupe UMP à l’Assemblée nationale) rappelle que ce texte a été inscrit à l’ordre du jour par le Gouvernement. La porte parole du gouvernement, Valérie Pécresse, a de son côté assuré qu’il ne fallait pas y voir « une attaque contre la Turquie ». Cela n’a pas empêché d’ailleurs de voir certaines voix du parti présidentiel s’élever contre cette disposition, notamment Gérard Larcher (ancien Président du Sénat) et Jean-Pierre Raffarin (ancien Premier ministre).

Cette loi n’est d’ailleurs pas sans risque. La Turquie (très sensible sur ce dossier) vient de rappeler son ambassadeur en France et menace la France de représailles économiques (alors que les deux États voulaient atteindre un montant de 15 milliards d’euros en 2012 par rapport à leurs échanges commerciaux). La Turquie est le troisième client de la France, en dehors de l’Union européenne et le fabricant automobile français Renault a choisi de produire sa première berline électrique dans le pays. Cette loi pourrait donc plonger la France dans un gouffre économique imprévisible. Et même si l’OMC (dont la Turquie est membre) pourrait empêcher ces représailles, les relations diplomatiques et économiques pourraient malgré tout être pénalisées.

N’oublions pas que l’Histoire est avant tout une vision du monde à un moment donné, le plus souvent d’ailleurs imposée par la vision des vainqueurs aux conflits. Or, l’Empire ottoman a toujours été perçu pour la France comme un Empire ennemi, celui qui s’était rallié à l’Empire Allemand durant le premier conflit mondial, et cette perception mémorielle n’échappe pas à une potentielle obstruction historique de cette période. Cette contestation comme le rappelle le chercheur Pierre Vidal Naquet (figure de proue à l’époque de la contestation à l’égard de la loi Gayssot) s’axe avant tout sur l’idée que « L’Histoire n’est pas morale et que l’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner car l’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité, ni un objet juridique ». Cette atteinte délibérée à l’égard de la liberté d’expression (le grand retour de l’incarcération pour cause d’opinions) pour certains et cette entrave au travail historique pour d’autres, pose avant tout une question fondamentale dans la déontologie politique : doit-on laisser l’histoire aux historiens ?

Nathan Cahn

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Passionné de la vie publique et ses méandres, coordinateur du site Politique.com Twitter : @politique

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