Dix candidats, dix slogans

Si le premier tour de dimanche prochain n’est avant tout qu’une étape vers le palais de l’Elysée, il reste un défi incontournable pour au moins huit candidats qui se disputeront les places secondaires, pour peser dans la campagne du second tour pour certains, assurer leur survie politique pour d’autres.

C’est bien là une des spécificités de l’élection présidentielle française, des candidats, des partis dépensent des millions d’euros pour une campagne dont ils ne tireront in fine qu’un maigre butin politique. Au cœur de ces campagnes, la communication est en pleine ébullition avec l’arrivée confirmée des médias internet. Pourtant le slogan, ce vieil outil de communication déjà utilisé par Napoléon III lors des premières élections présidentielles en 1848 (l’empire c’est la paix) occupe toujours une place centrale. Retour sur les slogans des dix présidentiables.

  • Le slogan programme

Il exprime explicitement une ligne politique. Il n’y a pas de sens caché et l’électeur comprend tout de suite le message que le candidat veut lui faire passer, il n’y aucune place à l’interprétation. Ce procédé est particulièrement utilisé par les petits candidats dont le peu de présence médiatique rendent leur image insuffisante aux électeurs pour discerner correctement leur ligne politique.

Philippe Poutou, « Nos vies valent plus que leur profit » et « Aux capitalistes de payer leurs crises ».

Ces deux slogans permettent sans effort de classer le candidat à l’extrême-gauche de l’échiquier politique. Le champ lexical anticapitaliste est complètement exploité pour activer dans l’imagerie populaire l’image du révolutionnaire communiste mettant dans la balance « nos vies », celle des ouvriers, du peuple, face à « leur profit », ceux des capitalistes qui seraient « sans foi ni loi ». On retrouve dans les pronoms « nos » et « leurs » la logique de lutte des classes chère aux militants trotskystes.

Autre point typiquement trotskyste le candidat s’efface derrière le parti. Comme le scande Philippe Poutou sur tous les plateau télé, il n’est « que » le représentant de son parti et ne croit pas en l’élection présidentielle. En effet le slogan de sa campagne n’a pas été pensé spécifiquement pour cette course présidentielle mais fut déjà utilisé par Besancenot en 2002 et présent un peu partout depuis lors sur les tracts du NPA.

Jacques Cheminade, « Un monde sans la city ni Wall Street ».

Autre petit candidat pour qui le slogan est une occasion de définir sa ligne politique ou en tout cas de mettre en avant la ligne politique qu’il estime stratégique. Un classique en cette période de crise, le rejet du monde de la finance « brandi radicalement » dans cette devise fait de lui un candidat anti-système et permet à l’électeur de la rapprocher plus d’un marxiste que d’un conservateur.

Mais ce slogan dévoile surtout la spécificité du programme du leader du parti Progrès et Solidarité : un programme internationaliste faisant fi du cadre français des élections présidentielles. Son échelle d’action c’est le « monde », rien que ça et ses ennemis sont anglais (la City) et américain (Wall Street). Jacques Cheminade élu, David Cameron et Barack Obama n’ont qu’à bien se tenir ! Un slogan qui reflète donc ses propositions sans frontières : remise à l’eau du lac Tchad, réduction du temps de la distance Terre-Mars…

Nathalie Arthaud, « Une candidate communiste ».

L’autre candidate trotskyste de cette élection choisit d’aller encore plus loin dans l’explicite, avec comme seul slogan l’expression de son appartenance politique. Trois points peuvent être soulevés à la lecture de la devise. D’abord elle permet de clarifier les esprits de ceux des électeurs perdus devant dix affiches électorales et qui ne connaissent pas Nathalie Arthaud. Pour le coup on ne peut pas se tromper, en trois mots on connait sa ligne politique. Pas forcement bien joué avec la résonance encore souvent négative car « stalinienne » qu’implique le mot « communiste ».

Ce slogan peut être aussi interprété comme une attaque à toute la gauche, en clamant qu’elle est une candidate communiste, elle clame implicitement qu’elle est la seule, faisant de Philippe Poutou et Jean-Luc Mélenchon de pâles copies du modèle marxiste initial.

Et puis dans ce slogan il y a aussi de cet aspect sectaire que l’on reconnaît à Lutte ouvrière. Faire du seul mot communiste son slogan n’est pas un signe d’ouverture envers les classes populaires souvent dépolitisées. Vous êtes communiste, votez Arthaud, vous ne l’êtes pas, passez votre chemin !

Eva Joly, « L’écologie, le vrai changement ».

Tandis que leur candidate est issue de la société civile et, pour la première fois, pas vraiment « historiquement écologique », les Verts se renferment à nouveau par ce slogan dans une ligne politique univoque. Pourtant la devise ne répond pas ici au besoin de se faire identifier tant leur nom et leur couleur d’affiche renvoient à l’écologie. Alors pourquoi nous resservir ce mot »écologie » si galvaudé dans l’histoire des Verts ?

Peut-être pour redorer le blason d’un sujet peu abordé lors de cette campagne. Surement pour s’assurer de capter au moins son électorat traditionnel qui sur un sursaut, en voyant le slogan oubliera la campagne chaotique de l’ex-juge pour faire du bulletin de vote un geste pour l’environnement !

A noter que ce libellé est aussi une réponse au slogan socialiste.

  • L’appropriation de la marque France

Autre type de slogan, beaucoup de candidats ont opté pour mettre la « France » à leurs couleurs. Ce procédé est un classique électoral qui a déjà porté ses fruits à l’image de Chirac en 1995 avec son « la France pour tous ».

Nicolas Dupont-Aignan, « La France libre ».

Alors que peu de Français connaissent son nom, Nicolas Dupont-Aignan se lance dans le pari de s’approprier au maximum l’étiquette « France ». Une démarche logique pour celui qui estime qu’il est dans l’élection présidentielle pour gagner. Encore plus logique quand on sait qu’il se réclame des principes du gaullisme. Or un gaulliste digne de ce nom ne peut avoir qu’une formule à la hauteur de l’élection présidentielle et de la grandeur proclamée de la France.

Pour le président de Debout la République la France doit être « libre ». Un adjectif imprécis, qui impliquerait aussi que la France soit occupée. Pour lui la France doit donc se libérer, mais de qui ? De la « finance », pour retrouver sa souveraineté de l’époque du Général. Contre la « finance » et l’Union européenne, il ose la métaphore avec l’occupation, encore un clin d’œil à De Gaulle et sa France libre dirigée depuis Londres. Bref un slogan qui demande de connaître le candidat et sa famille politique.

Nicolas Dupont-Aignan joue donc sa partition à fond sur la fibre gaulliste au risque de ne pas du tout être identifié en lui-même par les Français.

Nicolas Sarkozy, « La France Forte ».

Ce slogan, maintes fois caricaturé depuis le début de la campagne a la vertu d’être une formule vive et tranchante. Un slogan qui confirme un engagement sans concession pour la France.

La France Forte c’est aussi un moyen de faire écho à la crise et de faire de Nicolas Sarkozy celui qui permet à la France de résister. Message ciblé : « un anti-capitaine de pédalo ».

François Bayrou, « La France solidaire ».

Dans le cas du Béarnais aussi, l’utilisation du mot France a pour vocation de refléter les ambitions présidentielles du candidat. « La France solidaire » de Bayrou sonne comme une réponse à « la France forte » du Président sortant et lui permet de se placer sur la même ligne que les favoris du scrutin.

Pour François Bayrou, « la France solidaire » c’est aussi illustrer sa démarche qu’il estime être au dessus des clivages politiques. Il vise par là un électorat adhérant au rejet du clivage gauche-droite.

Enfin, l’adjectif « solidaire » c’est un coup de couteau au mandat sarkozien et à sa politique fiscale qui profiteraient aux plus riches. Le message ? Voter Bayrou c’est renouer avec la solidarité du modèle français piétiné depuis cinq ans.

Marine Le Pen, « Oui la France ».

Pour la candidate frontiste inutile d’apposer un adjectif à la France. Cette France qui pour elle ne peut se décliner qu’en une couleur : bleu marine. L’effet recherché fonctionne bien, le « oui » sert de connecteur logique entre la France et la candidate. Avec ce slogan on est en plein dans la rhétorique classique des nationalistes : s’approprier la vraie France et entretenir le culte du chef.

Et puis ce « oui » a un sens fort, c’est celui qu’on met dans l’urne lors des référendums. Alors que certains estiment que ces élections sont finalement un référendum sur la meilleure manière de réagir sur la mondialisation et ses effets, Marine Le Pen transforme en un « Oui » pour la France le « non » des Français au référendum sur la constitution européenne de 2004.

  • Le slogan conceptuel

Les slogans conceptuels sont les slogans qui font référence a des concepts politiques. Plus que de mettre en avant un programme ils expriment un projet.

Jean-Luc Mélenchon, « Prenez le pouvoir ».

Le candidat du Front de Gauche préempte dans son slogan le concept du pouvoir du peuple. Cette devise électorale n’est en fait rien d’autre qu’une reprise de la définition de la démocratie (« le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple ») et de l’élection présidentielle. Ce qui est intéressant c’est qu’ici Mélenchon s’approprie la démocratie stipulant que le peuple ne prendrait réellement le pouvoir que si il votait pour lui. Du coup ce slogan devient antisystème condamnant le régime actuel.

Un slogan qui fait finalement référence aux positions de Mélenchon sur la Vème République, c’est à dire que la présidentialisation va à-rebours des principes démocratiques et qu’en cas de victoire il redonnerait la parole à ce peuple privé en convoquant une assemblée constituante pour passer à une Sixième République.

François Hollande, « Le changement, c’est maintenant ».

Le changement est un concept constant de la communication politique et déjà utilisé (peut-être plus maladroitement) par Lionel Jospin en 1995 sous la formule « Le Président du vrai changement ». Le potentiel du mot « changement » est grand puisqu’il n’a pas de consonance partisane particulière, chaque citoyen peut donc s’y retrouver. Il est aussi particulièrement adapté à l’élection présidentielle, en particulier cette année où François Hollande représente une alternance qui se fait attendre depuis dix ans.

Il faut remarquer que à défaut d’innover ce slogan est remarquablement construit. Le rythme donné par deux quatrains qui riment permet de marquer les esprits. la pertinence du « maintenant » indique la coupure brutale voulue d’avec le sarkozysme, comme si la France était à bout de souffle.

Au final un slogan qui reflète parfaitement la campagne de François Hollande : une campagne classique sans innovation ni improvisation pour ne prendre aucun risque et pourtant une campagne menée « proprement ».

Romain Halbfisch

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Quand un athlète Alsacien, perdu dans la brousse Sud Africaine pour cause de troisième année de science po se met à divaguer sur la politique!

Une réponse à “Dix candidats, dix slogans” Subscribe

  1. Jeremy Hureaux 17 avril 2012 at 16 h 57 min #

    Merci pour cet éclairage très intéressant Romain, c’est là où on se rend compte que ce sont souvent les mêmes ficelles, élections après élections, sans savoir d’ailleurs si l’exercice permet de faire « autrement » 🙂

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