Les « pigeons », expression d’un malaise entrepreneurial

Un nom si particulier pour un mouvement si symbolique. Dans le langage populaire (et « jeune »), un pigeon est quelqu’un de naïf. Mais pas question de faire croire n’importe quoi à ceux-là. Dents acérées, arguments aiguisés, ils ont mené une féroce bataille contre le gouvernement et son projet de loi de finances … et l’ont gagné. Mais qui sont-ils réellement ?

Ils ont fait la une des journaux. Et pour cause ! Ils ont fait reculer le gouvernement de Jean-Marc Ayrault pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir. Les pigeons sont un ensemble d’entrepreneurs, d’investisseurs, de patrons de PME ou de startups qui ont décidé de se liguer contre un élément du projet de la Loi de finances 2012. Et un élément passé inaperçu mais pouvant avoir des conséquences très néfastes : celui de la taxation des plus-values mobilières, c’est-à-dire des parts d’entreprises.

Il existait déjà un malaise chez les « pigeons » : celui du manque de représentativité. Selon eux, le MEDEF ou la CGPME ne les prend pas assez en compte. Pourtant, ils pèsent un poids relativement important dans le paysage économique français. N’oublions pas que notre pays est composé d’un tissu très dense de PME (environ 97% des entreprises françaises ont moins de 20 salariés) qui interagissent et permettent un certain dynamisme. Si la France ne tombe pas sous le poids de la crise, c’est sans doute grâce à la flexibilité et à la réactivité de ces entreprises qui peuplent notre territoire.

Mais venons-en aux faits : pourquoi une telle fronde ? Comme souvent, c’est à cause d’une taxe. Cette fois-ci, une taxe sur la revente des entreprises, évaluée à 60,5%. Même si ce chiffre n’est pas officiel et qu’il est contesté, on peut quand même comprendre pourquoi les « pigeons » ont décidé de se rassembler. On peut leur répondre que le projet de loi n’a pas encore été étudié, que, comme souvent, il existera des exonérations ou des aménagements. Mais en même temps, pourquoi ne pas prendre le taureau par les cornes dès le début du match ?

Puis vient la création du mouvement. Tout commence d’une rumeur (encore une fois, comme très souvent). Les entrepreneurs en discutent sur les réseaux sociaux, échangent leurs inquiétudes, et apparait soudainement l’idée de créer un mouvement « comme ‘les indignés’ » selon les mots mêmes de Fabien Cohen, P-DG d’un réseau social. Carlos Diaz, fondateur de plusieurs startups crée alors la page Facebook corespondante. Et le mouvement grossit au fil des jours. Il compte à ce jour plus de 67.000 « fans » rien que sur Facebook. #geonpi devient même le hashtag le plus utilisé en France. Succès inespéré !

On peut dire qu’ils ont au moins l’intérêt d’avoir ouvert le débat. Ils s’en vantent même sur le site internet (defensepigeons.org) : « Grâce à nous, un vrai débat de société sur l’entrepreneuriat a lieu ». Il est vrai qu’en dehors du projet de loi, c’est de la place de l’entrepreneuriat qu’il est question. Souvent mal perçus, méconnus voire inconnus, ces entrepreneurs ne font pas forcément la « Une », ne courent pas sur les plateaux TV, mais sont indispensables.

Il est en effet très dangereux de stigmatiser ces patrons. Alors que le gouvernement s’est retrouvé face à des menaces de départs suite au projet de loi de taxation à 75% des revenus supérieurs à 1 million d’euros, menaces émanant de dirigeants des grandes entreprises (lire notre article), le voilà qui se rabat sur les patrons des PME. Et, encore une fois, cela n’est pas sans risque. En réalité, il existe une conséquence commune à ces deux mesures : la fuite des patrons et donc des entreprises. Et dans ce cas précis, on est face à une conséquence bien pire : le recul des créations d’entreprise en France ! Faire fuir les investisseurs et les entrepreneurs serait une épidémie qu’aucun remède ne saurait guérir. On dira ce qu’on voudra (selon ses obédiences politiques), mais les entreprises sont indispensables en France. Et d’aucun n’osera réfuter cette idée.

Les hommes politiques se sont alors engagés pour soutenir ou non ce mouvement. A droite, Nathalie Kosciusko-Morizet, qui, rappelons-le, est la sœur de Pierre Kosciusko-Morizet, co-fondateur de Price Minister, est la première à avoir soutenu le mouvement, tout en dénonçant le projet de loi. L’UMP dans son ensemble a, peu de temps après, exprimé son soutien. Gilbert Collard, député du Rassemblement Bleu Marine, défend, dans un communiqué, les « pigeons ». Mais plus étonnant est de constater les soutiens au sein même du parti au pouvoir : Jean-Louis Missika, adjoint PS au maire de Paris et un des responsables de la campagne d’Anne Hidalgo (pour la mairie de Paris), a prononcé un discours dans lequel il défend l’entrepreneuriat français. Jean-Marie Le Guen, député PS de Paris explique que « la gauche a tort lorsqu’elle ne prône pas l’esprit d’entreprendre ».

Du côté du gouvernement, entre surprise et embarras, les réactions se font feutrées. Mme Fleur Pellerin, Ministre délégué au numérique, était également invitée au colloque auquel participait M. Missika. Elle a immédiatement soutenu l’action du gouvernement et a annoncé au Monde qu’il faut « ajuster [cette mesure] pour faire en sorte qu’il n’y ait pas quelque chose de très pénalisant pour la création d’entreprise et l’innovation ». Jérôme Cahuzac, ministre délégué au budget, estime qu’il « faut entendre une colère qui a des accents de sincérité ». Face à cette grogne inattendue, le gouvernement n’a eu d’autres choix que de se défendre, mais à quel prix ?

En effet, selon un sondage Tilder-LCI-OpinionWay pour Le Figaro, plus de la moitié des Français estime que le gouvernement a bien fait de reculer face au « Mouvement des pigeons ». Les grandes entreprises, considérées comme des institutions, paraissent en effet inatteignables dans leur tour d’ivoire. Mais les PME, parce qu’elles rythment le quotidien de millions de Français et de leur famille, parce que tout le monde connait un entrepreneur, reçoivent plus aisément le soutien de la population. Risquée économiquement, cette mesure aurait également pu être un désastre sur le plan politique.

Enfin, signalons que le mouvement a même été soutenu à l’international. Article dans Bloomberg, première page dans le Financial Times, Une de Business Insider et de The Economist, le mouvement impressionne nos compatriotes étrangers. The Economist ironise d’ailleurs, expliquant qu’il aura fallu 65.000 supporters sur Internet pour faire reculer un gouvernement français que des millions de manifestants n’ébranlent même pas …

On ne peut ainsi que saluer ce mouvement. Par les moyens utilisés, par sa spontanéité, par son efficacité, il deviendra surement un modèle pour la création de prochains mouvements. Il n’est pas légion qu’un gouvernement revienne sur sa décision. A-t-il pris conscience de l’erreur que représentait cette mesure ? A-t-il été pris de court au point qu’il lui a fallu lâcher prise ? Une chose est sûre : les entrepreneurs français, bien que discrets, savent se faire entendre !

CGD

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Etudiant. Ne pratique pas la langue de bois, et n’aime pas qu’on la pratique. Passionné de politique, aime en étudier la face cachée. Sans concession et en toute objectivité.

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