De Londres à Montréal, la lutte des syndicats étudiants

Depuis le 13 févier 2012, les étudiants de la province du Québec (Canada) manifestent massivement pour s’opposer à la hausse des frais de scolarité décidé par le gouvernement du Premier ministre Jean Chasret. Cette mesure, qui consiste à faire passer de 1.700 euros à 3.000 euros par an les frais d’études à l’Université, soit une augmentation de 82% sur 5 ans, a déclenché un mouvement de grève étudiante qui n’est pas sans rappeler celui mené par les étudiants anglais durant l’hiver 2010.

Tandis qu’au Royaume-Uni les syndicats semblaient en décalage par rapport aux attentes des étudiants, incapables de porter leurs revendications, les syndicats québécois organisent activement la lutte contre ce qu’ils estiment être une mesure injuste.

Face à David Cameron, des syndicats étudiants inexistants

En 2010, les étudiants anglais faisaient face à la réforme des universités, engagée par le Premier ministre, David Cameron, qui a porté les frais d’inscription de 4.000 euros à plus de 10.500 euros par an. Dans tout le pays, les étudiants avaient organisé des débats publics et des sit-in afin de dénoncer cette hausse qu’ils estimaient injuste en raison des difficultés financières qu’elle faisait peser sur les étudiants les plus modestes. Concrètement, cette révolte des lycéens et étudiants outre-manche s’était traduite par l’occupation d’une trentaine d’universités : s’y rassemblaient des lycéens de terminales, des étudiants de tous bords, mais aussi des syndicalistes et des parents au cours d’assemblées générales.[1]

C’est surtout le mode de fonctionnement de ces groupes de manifestants, agissants de manière autonome, indépendamment des syndicats, qui a donné cette vitalité juvénile au mouvement anti-austérité. La volonté de la base de « dépolitiser » toute revendication a contribué à l’élargissement de ses sympathisants. Pourtant, à l’université de Leeds par exemple, beaucoup d’orateurs de gauche tentaient d’inscrire ce mouvement spontané de protestations dans un cadre socialiste, de récupérer cette solidarité qui unissaient tous les étudiants pour la diriger contre l’État « corrompu par le système capitaliste ».

De même, le soutien apporté à posteriori par le président du syndicat NUS [2], Aaron Porter, à l’occupation de UCL[3] démontre le décalage existant entre la base étudiante et son syndicat, incapable de se constituer comme un interlocuteur fiable face à David Cameron. Pire, par sa timidité à en prendre la tête, le NUS a fait perdre toute crédibilité au mouvement étudiant et a contribué à maintenir sa structure éclatée au sein des différentes universités au lieu de le rassembler. Comme le notait Sofie Buckland [4]  « Ce n’est pas vraiment qu’Aaron Porter se soit réveillé un jour en ayant changé d’avis, c’est le résultat direct de la pression que nous lui avons fait subir en tant que mouvement de base ».

Ainsi, à l’inverse du mouvement étudiant québécois emmené par par ses syndicats, CLASSE, FEUQ, FECQ et TaCEQ [5], le mouvement étudiant anglais n’a pas pu bénéficier d’un chef de file capable de peser dans le débat afin de négocier avec David Cameron la réforme des frais universitaires.

A Montréal, les syndicats en guerre contre la « société de marché » [6]

Face à la décision du gouvernement Chasret, en mars 2011, d’élever les frais de scolarité de 1.700 à 3.000 euros à partir de l’automne 2012, les étudiants avaient d’abord lancé une campagne dès août 2011 pour faire annuler cette mesure. Finalement, sous l’impulsion du principal syndicat étudiant, la CLASSE [7] –auquel sont syndiqués 70% des étudiants- une grève étudiante générale au Québec débute le 13 février 2012. Les Universités sont alors privés d’accès et les premières manifestations dans les rues ont lieu.

Le 22 mars 2012, on compte 300.000 étudiants grévistes sur les 400.000 que compte le Québec et à l’appel des leaders syndicaux, Jeanne Reynolds, Gabriel Nadeau-Dubois (CLASSE), Martine Desjardins (FEUQ), Léo Bureau-Bloin (FECQ) et Paul-Emile Auger (TaCEQ), une première marche réunissant près de 200.000 personnes est organisée dans Montréal. Surtout, le mouvement gagne en crédibilité auprès de l’opinion publique en obligeant le gouvernement Chasret à retourner à la table des négociations fin avril qui se solderont par un échec et la démission de Line Beauchamp, ex-ministre de l’Education [8].

Derrière ces manifestations concrètes du « Printemps érable », c’est d’abord une bataille idéologique que mènent les syndicats étudiants face au gouvernement qu’ils jugent trop libéral de Jean Chasret : l’accès à l’université doit-il être quasi-gratuit au même titre que la santé dans certains pays ou doit-on au contraire entrer dans une logique de marché où des règles de concurrence régirait en partie le montant des frais de scolarité et les salaires des recteurs ?

On doit alors comprendre qu’au delà des manifestations de casseroles [9] et des marches de corps dénudés [10] la lutte des syndicats contre la  financiarisation des études, avec l’endettement qu’implique cette hausse des frais de scolarité, ne fait que commencer. En d’autres termes, c’est la logique de « société de marché » que combattent de nombreux étudiants québécois. Les grands axes du plan de modernisation de l’enseignement supérieur annoncés par le gouvernement Charest dans son « plan de refinancement des universités »  étaient les suivants : l’augmentation des frais de scolarité, la mise en concurrence des universités, l’encouragement à faire appel aux financements privés, la hausse du nombre de représentants des entreprises dans leur conseils d’administration et la hausse des salaires des recteurs en phase avec le prix du marché.[11]

De telles mesures sont annoncées par le Gouvernement d’une part permettre « un financement qui permette aux universités de dispenser un enseignement de la meilleure qualité qui soit » et d’autre part justifier le paiement de la « juste part » étudiante. En effet dans une « société de marché » comme le concevrait Jean Chasret selon ses pourfendeurs, les études universitaires débouchent sur une rentabilité privé du savoir acquis et doivent donc par conséquent être en partie prises en charge par son bénéficiaire. De plus, il faut noter qu’actuellement les frais universitaires de la province du Québec sont les plus faibles du Canada [12]. Ainsi présenté, il peut en effet sembler légitime que l’étudiant participe financièrement à  l’accumulation de son savoir. Cependant, pour les syndicats étudiants précités il faut au contraire « prendre exemple sur les pays scandinaves, la France et l’Allemagne qui ont des frais de scolarités très bas ».

La CLASSE, principal obstacle à « la fin de l’histoire » [13]

Ce n’est pas la première fois que ce syndicat démontre sa volonté de lutter contre toute réforme de libéralisation de l’enseignement public. Déjà, en 2005, avait été créer la CASSEE[14] afin de mettre en échec la proposition du gouvernement Chasret de convertir en prêts les 103 millions de dollars de bourses. En réponse le 16 mars 2005 près de 80.000 étudiants manifestaient dans les rues de Montréal. Finalement, fin mars 2005 alors que les syndicats FECQ et FEUCQ acceptaient la proposition du ministre de l’Education JM. Fournier de réinvestir 403 millions de dollars de prêts en bourse jusqu’en 2010, la CLASSE rejettera tout accord et continuera, seule, à manifester jusqu’au 14 avril 2005.

Et le « Printemps érable » aurait pu prendre fin le 6 mai 2012, quand les syndicats FEUQ, FECQ et TaCEQ et la CLASSE ont signé un accord avec le gouvernement. Mais, finalement insatisfait des compromis passés avec le gouvernement, la CLASSE, syndicat le plus radical, refusera de s’y plier et appellera de nouveau à la grève 15]. Ainsi, en s’opposant à ce qui serait un projet de « société de marché », la CLASSE se revendique comme obstacle à l’aboutissement ultime du processus historique qui doit être la démocratie libérale et capitalistique, selon Fukuyama.

Pourtant, la concurrence serait le meilleur moyen de garantir un prix égal pour tous les consommateurs ; en l’occurrence les frais de scolarité de tous les étudiants canadiens. Alors, faire obstacle à « la fin de l’Histoire » ne risque-t-il pas de pérenniser des inégalités -injustes- de frais de scolarité entre les provinces du Canada ?  L’Histoire a un sens, chez Fukuyama, et la logique voudrait donc que la réforme de l’Université soit acceptée.

Edouard d’Espalungue

Notes-

[1]  In The Guardian, by Patrick KINGSLEY , 3/12/2010

[2]  National Union of Students- « Pendant longtemps le NUS a peut etre été trop prudent et trop lache pour s’engager dans la protestation étudiante.. Je veux m’excuser pour mon hésitation de ces derniers jours », Aaron Porter à UCL, 28/11/2010

[3]  University College of London

[4]  Membre de l’équipe des relations publiques de l’UCL

[5] CLASSE- Coalition Large de l’ASSE, FEUQ- Fédération Etudiante Universitaire du Québec, FECQ- Fédération Etudiante Collegiale du Québec et TaCEQ- Table de Concertation Etudiante du Québec

[6] The Great transformation, by Karl POLANYI, 1944

[7] La CLASSE est plus précisément une coalition temporaire créé spécialement par le syndicat ASSE (Association pour une Solidarité Sociale Etudiante) pour coordonner la grève étudiante québecoise.

[8] « Je démissionne parce que j’estime que je ne fais plus partie de la solution.[..] Je fais l’ultime compromis que je puisse faire : je cede ma place » Line Beauchamp, 14 mai 2012

[9] Les manifestation de casseroles commencent dès le 18 mai 2012, en réponse à l’adoption de la loi 78 par le gouvernement, dite « loi matraque »

[10] « Manufestation » du 7 juin 2012 en marge du Grand Prix de Montréal

[11] « La greve est étudiante, la lutte est populaire » by Piroska NAGY and Martin PETICLERC, Revue du MAUSS permanente

[12] A titre de comparaison, les frais de scolarité dans la province de l’Ontario sont de 6 075 $ canadiens.

[13] The End of the History and the Last Man, by Francis FUKUYAMA, 1992.

[14] CASSEE- Coalition de L’ASSE Elargi

[15] In La Presse, by Philippe Teisceira-Lessard, 7/05/2012

Les élections du mardi 4 septembre au Québec ont amené au pouvoir Mme Marois (Parti Québécois – PQ). Elle devient donc la première femme premier ministre du Québec. Avec 54 sièges, le PQ devance de 4 sièges le Parti libéral du Québec (PLQ), auquel appartient l’ancien premier ministre, M. Charest.

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