Ma frontière bien aimée

 

La frontière excite, agite, enflamme, déchaine. Elle questionne.

 

Omniprésente dans le discours frontiste, ainsi que dans celui de la droite décomplexée. Terme négatif, chargé de nationalisme. Cette notion retrouve toute son authenticité dans les lignes de Régis Debray. Petit ouvrage, grandes idées, véritable débat. Eloge raisonnée. Les mots sont choisis et les arguments pesés. La justesse de son approche est confondante.

Régis Debray, Eloge des frontières, Gallimard, 2010

 

«Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières ».

Dès ses premières lignes, Debray nous secoue, nous réveille, nous extrait de l’utopie. Celle d’une abolition des limites géographiques qui conduirait à la mondialisation bienveillante, à un monde de partage et de rencontres. Les échanges fusent, les tweets retentissent, les ‘likes’ se multiplient. Lier les populations entre elles ? Oui. Ce n’est pas pour autant que connexion vaut connivence, «  il y a loin du connectif au collectif ». Il nous invite alors à regarder autour de nous ; crise profonde, inégalités croissantes, radicalisation … Où est cette bienveillance promise ? Notre illusion du « sans-frontièrisme », instrumentalisée par les débats politiques dont les jalons ont été imposés par le FN, s’écroule.

 

Tandis que «  l’horizon du consommateur se dilate, celui de l’électeur se recroqueville ».

Le retour du thème de l’identité nationale et la banalisation du racisme au XXIe siècle nous révoltent, nous attristent, nous déçoivent. La mondialisation était porteuse d’espoir, mais finalement : «  quand on dénie la partition, n’est ce pas au partage que l’on se refuse ? » Debray s’inquiète – à juste titre – d’une uniformisation culturelle, d’une communauté internationale. De cette uniformisation, Marine se frotte les mains. En Europe, la contagion extrémiste gagne du terrain. Debray a raison. L’Union Européenne n’est elle pas une unité forcée, un sans-frontièrisme engagé. La Nation Européenne n’est elle pas une population désenchantée, déçue de ces jolies promesses humanistes faisant place à des choix économistes? A défaut du supranational – retour au local, retour au bercail – repli national.

Ni citoyen du monde, ni citoyen européen. Qui sommes nous aujourd’hui?Un individu né dans un Etat-nation avec sa géographie, sa trajectoire historique, ses erreurs, ses réussites, ses hontes, ses ennemis, ses alliés. Des racines – des conteurs – des contours. Voila le cadre qu’il nous reste. Perpétuons le.

Mais alors «  comment se poser sans s’opposer ? » Comment s’affirmer sans agresser ? Comment cohabiter sereinement ? Une conscience de soi n’est elle pas nécessaire pour avoir une conscience de l’autre ? Altérité comme maître mot, comme facteur de construction de soi, comme respect des limites d’autrui, comme conscience de franchissement.

La frontière est alors la solution prônée, en tant que « gardienne du caractère propre, remède au nombrilisme, école de modestie, aphrodisiaque léger, pousse-au-rêve . Une frontière reconnue est le meilleur vaccin possible contre l’épidémie des murs. Opposant l’identité-relation à l’identité-racine, refusant de choisir entre l’évaporé et l’enkysté, loin du commun qui dissout et du chauvin qui ossifie, l’antimur dont je parle est mieux qu’une provocation au voyage : il en appelle à un partage du monde ». A l’aube de ce troisième millénaire, humaniser la mondialisation devient la priorité.

  

illusion – désillusion – optimisme

Un livre à lire et à offrir, à partager et à méditer.

 

Une petite réserve cependant.

Régis Debray vante les mérites de la frontière,en appelle à l’altérité, à la responsabilité. Mais quid des nouvelles velléités territoriales, des pays émergents, des revendications religieuses et environnementales ? Le processus de mondialisation est enclenché, le «  devoir de frontières » peut certes apaiser les tensions ; mais les problèmes contemporains se régleront autrement …

 

Sans transition.

Celui qui fait rimer culture et clôture choisit l’éloge, je choisis le pamphlet. Pamphlet contre l’Etat, la République, l’Ecole, la Politique, les Médias, la Jeunesse et les Intellectuels qui n’endossent plus leur responsabilité quant à la cohésion sociale.

L’Etat se laissant dissoudre, oubliant de jouer son rôle d’arbitre, d’intermédiaire entre les différentes communautés et classes sociales. La République ne fournissant plus la même part du bien commun, n’assurant plus ni la possibilité de penser que nous sommes maitres de notre destin ni l’ascenseur social à compétences égales. L’Ecole n’assumant plus l’éducation aux vertus civiques, ne luttant plus contre la fracture sociale. La Politique accroissant la démagogie dans le jeu sérieux de la compétition.Les Médias contribuant au populisme ambiant. Populisme oscillant entre hyperdémocratisme et antidémocratisme – s’éloignant dangereusement de la démocratie. La Jeunesse n’étant plus révoltée. D’ailleurs, où est la jeunesse ? Où est ce nouvel arrivant dans l’espace civique ? Ce jaugeur des politiques publiques, nous projetant vers un autre temps que celui de l’immédiat ? Où es tu bordel ? Et finalement, les Intellectuels accentuant ce désastre. 

L’Etat a le peuple qu’il mérite – le lien social se dissolvant, l’intérêt général disparaissant.

 

Pourquoi le mot « racisme » n’est jamais cité? Parce que son champs est ambigu, aucune frontière ne peut lui être imputée. Le définir ne serait ce pas condamner – sélectionner les différents sentiments d’injustice ? Pourquoi je ne parle pas non plus « d’antiracisme » ? Parce qu’une telle position est de nature morale. Je préfère parler d’éthique. D’éthique sociale, de devoir citoyen, de responsabilité, d’égalité, de liberté, de fraternité.

 

«Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ». John Fitzgerald Kennedy, 20 janvier 1961. (Ou comment clore un papier par un extrait de discours inaugural.)

 

Bérengère Kalasz

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