Sotchi : une fausse alerte terroriste ?

A l’approche des JO de Sotchi, le groupe indépendantiste caucasien mené par Dokou Oumarov avait menacé la Russie de perpétrer un attentat. Or, la cérémonie de fermeture a eu lieu le 23 février 2014, et rien n’a été déclaré. Doit-on conclure a une fausse menace ?

Depuis l’effondrement de l’URSS, la Russie a suivi la doctrine Evgueni Ambartsoumov conférant aux «étrangers proches», c’est-à-dire aux pays limitrophes anciennement compris dans la fédération soviétique, une souveraineté limitée. Cette politique étrangère nostalgique a justifié une double intervention en Tchétchénie durant les années 1990, une intervention en Géorgie en 2008, et semble être la grille de lecture des autorités russes pour l’actuelle crise ukrainienne. Mais cette doctrine n’est pas au goût de tous.

La menace du Caucase

Dans une vidéo publiée sur youtube (ci-dessous), le leader indépendantiste Dokou Oumarov condamne la tenue de Jeux Olympiques a Sotchi, considérés comme un blasphème. Dans un autre message diffusé sur le net, il dit réserver aux touristes et athlètes à Sotchi «une surprise». Cette menace vient du fait que Sotchi était au XIXe siècle la capitale du peuple Circassien, jusqu’en 1864, date à laquelle l’empire russe massacra cette population. Oumarov revendique entre autre la reconnaissance par le gouvernement russe de ce génocide. Des doutes persistent cependant sur la menace : le président tchétchène Ramzan Kadyrov l’a proclamé à de maintes reprises mort.

Le groupe indépendantiste caucasien n’est pas le seul à utiliser les moyens de communication numériques. Comme le montre ce graphique de Homeland Security Today, il est même loin derrière d’autres organisations reconnues terroristes. Il y a un réel mouvement de publicité qui se fait via Twitter. HST a d’ailleurs comparé le nombre d’attaques considérées comme terroristes et le nombre de Tweets jihadistes et en a déduit une double tendance.

La première est qu’entre avril et août 2013, il y a une augmentation simultanée du nombre d’attaques et de tweets. L’autre tendance serait qu’une réaction du gouvernement entraine une baisse simultanée de ces tweets. Utiliser Internet est donc devenu un moyen de revendication primordial pour les groupes dits terroristes.

Dokou Oumarov est le résultat direct de la radicalisation des groupes indépendantistes à la suite des deux guerres de Tchétchénie. Il devient en mars 2005 le président de la République tchétchène d’Ichkérie, nom donné à la Tchétchénie par les indépendantistes. En 2007, il crée l’Emirat du Caucase et s’auto-proclame émir, avec comme objectif d’instaurer le droit et la loi islamiques. L’émirat est composé de six divisions administratives, ou wilayas, dont la Tchétchénie et le Dagestan qui sont considérés comme les deux zones les plus sensibles par rapport au terrorisme. Cet émirat n’est cependant pas reconnu par les autorités russes qui continuent à considérer ce territoire comme partie intégrante de la fédération de Russie.

La menace est d’autant plus crédible pour les autorités russes étant donné les récents évènements. Oumarov a ouvertement revendiqué les attentats de Volgograd de d’octobre et de décembre 2013, qui ont fait une vingtaine de morts. De plus, l’implication de Dokou Oumarov dans l’attentat du marathon de Boston est toujours incertaine, l’intéressé ayant publié une annonce qui ne renie pas, sans l’affirmer pour autant, des liens avec Tamerlan Tsarnaev.

Si les analystes s’accordent majoritairement sur l’existence d’une menace considérée comme terroriste, une discorde existe sur les moyens éventuellement utilisés. Ainsi, tandis que certains misent sur des attentats à la bombe, d’autres ont soulevé l’hypothèse d’attaques aux armes chimiques qui pourraient provenir de Syrie.

Un dispositif de sécurité important

Les menaces d’attentats lors de JO ne sont pas nouvelles. L’Allemagne en a déjà fait les frais lorsqu’elle a accueilli, en 1972, afin d’enjoliver l’image laissée par les Jeux nazis de Berlin de 1936, l’évènement sportif qui a tourné au drame. Les JO d’Atlanta en 1996 ont été le théâtre d’un attentat à la bombe au sein même du village olympique. Les évènements sportifs mondiaux servent de vitrine au monde, et sont une occasion sans pareille pour des groupes d’exprimer par la violence leurs revendications.

Pour le bon déroulement des Jeux de Sotchi, le gouvernement russe a proclamé le déploiement d’un «cercle d’acier» couvrant un rayon de 100 km autour de la zone des Jeux. On estime à 40.000 le nombre de personnes des services armés et de police impliquées dans la sécurisation de l’évènement. Les véhicules entrant à Sotchi doivent y être préalablement enregistrés, et des drones sont déployés afin d’assurer une surveillance aérienne. Et cela d’autant plus que Sotchi se situe près du Caucase. L’enjeu est de taille : réussir à assurer la sécurité des athlètes et des touristes, tout en évitant de détruire l’euphorie des Jeux.

L’inquiétude des Etats-Unis

Micheal McCaul, président du Comité de la Sécurité nationale américain, a annoncé lors d’une interview réalisée par Fox News que «quelque chose détonnera» à Sotchi. Les puissances étrangères ne sont pas en reste. Les Etats-Unis ont déployé deux navires de guerre au large de la mer Noire ainsi que des hélicoptères en cas d’attaque. S’y ajoutent des avions militaires stationnés dans une base allemande, ainsi que des agents du FBI sur place pour une surveillance rapprochée. Côté français, la ministre des sports a annoncé le déploiement d’agents du GIGN et du RAID pour accompagner les athlètes, ainsi qu’une liaison permanente entre la DGSE et les autorités russes.

Le Financial Times a révélé que le gouvernement américain a fortement conseillé aux athlètes et aux touristes se rendant à Sotchi d’effacer toutes les informations importantes de leurs ordinateurs et autres appareils électroniques afin d’éviter tout détournement d’information causé par une cyber-attaque, ainsi que d’utiliser une nouvelle adresse email temporaire le temps du voyage. Les agences de sécurité américaines ont ainsi prévenu que toutes les conversations risquaient d’être l’objet d’une mise sur écoute.

Ce dispositif n’est pas pour autant sans failles. Beaucoup ont témoigné de contrôles bâclés, d’agents de sécurité préférant écouter leur musique plutôt que de remplir leurs tâches. Et l’attentat a failli arriver. Le soir de la cérémonie d’ouverture, à savoir le 7 février 2014, un Ukrainien apparemment ivre a tenté de détourner un avion de ligne russe sur Sotchi.

Une menace avortée?

Le risque était probable, et la peur était là. Un sondage d’opinion réalisé par CNN a montré que 57% des américains pensent qu’il est possible qu’un attentat à Sotchi se produise. En 1996, un sondage similaire avait été réalisé pour les JO d’Atlanta révélait que 51% croyaient à un acte de sabotage. Et cette prédiction s’est révélée réelle.

Les services secrets russes ont d’ailleurs essayé de garder secret certaines attaques qui sont survenues au début de l’année 2014 afin de calmer l’inquiétude, comme en témoigne l’attentat à la voiture piégée étouffé du 8 janvier dans la région de Stavropol, au nord du Caucase.

Les autorités russes sont d’autant plus inquiètes que les récents attentats en Russie sont considérés comme des diversions. En octobre 2002, quelques jours avant que des militants tchétchènes prennent 850 personnes en otage au théâtre Dubrovka à Moscou, une voiture piégée avait explosé dans la capitale russe. Plus récemment, avant le siège de l’école de Beslan en Ossétie du Nord de septembre 2004, deux avions ont été détournés par des veuves noires. On pourrait alors considérer que les attentats de Volgograd ont été réalisés pour détourner l’attention de Sotchi.

En tout cas, le déploiement d’un tel dispositif de sécurité et l’existence de plus en plus forte d’un sentiment de peur dans la population témoignent d’une menace réussie. Pour l’instant, il n’y a eu aucun attentat à Sotchi. Mais une vidéo diffusée sur Internet a justifié la mobilisation des pans entiers de la sécurité nationale de plusieurs pays participants. Le terrorisme n’est qu’une façon violente de faire entendre ses revendications. Mais le nombre de médias qui ont relayé et expliqué cette menace a finalement suffi à faire entendre ces revendications, et cela sans passer par un acte violent. Et l’existence même de cet article y contribue.

Ajoutons enfin qu’un attentat n’est pas à écarter pour l’instant. Les Jeux paralympiques continuent de se dérouler jusqu’au 16 mars et la plus faible médiatisation de cet évènement ne doit pas pour autant être une justification d’une baisse de la sécurité à Sotchi. Qui plus est, la crise ukrainienne pourrait aussi participer au renforcement de cette menace, depuis que le leader du groupe nationaliste Pravy Sektor, nommé Dmitry Yarosh, a ouvertement demandé l’aide de Dokou Oumarov afin d’affaiblir la Russie.

Romain Baussand

Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Au sujet de La rédaction de Politique.com

Lire tous les articles de La rédaction de Politique.com

Aucun commentaire actuellement

Laisser un commentaire