Tehran’s calling

En mars, les Iraniens préparent le Norouz, leur nouvel an. Ils décorent une table de sept objets dont le nom commence par « s », comme le safran par exemple, ils font pousser des fleurs et des lentilles, ils appellent leur famille… A Norouz, les Iraniens font le ménage. A Norouz commence toujours une ère nouvelle…

Cette fête zoroastrienne remonte aux origines de la Perse antique, au commencement d’une longue histoire. Les grands empires, achéménides, parthes, sassanides… se succédèrent. Puis vint l’invasion arabe, et paradoxalement, la naissance d’une nation iranienne sous la plume d’un nouvel Homère, qui se faisait appeler Ferdowsî, et qui écrivit le Livre des Rois. Cette grande épopée iranienne qui relate les légendes de héros du passé, signala la naissance d’une littérature nationale, riche des poèmes d’illustres artistes, des Rûmi, des Khayyâm, des Saadi ou des Havez.

Le soir du 21 décembre, les Iraniens se réunissent encore pour lire les poèmes de ce dernier. Ils ouvrent son grand recueil au hasard et interprètent les poèmes sur lesquels ils tombent comme des présages. Et puis il y eut encore d’autres empires et des royaumes. Il y eut les Safavides qui furent à l’origine d’une longue période de paix, de prospérité et de richesse architecturale. Il y eut encore les Qajars et les Amir Kabir en quête de modernité et de réformes. A l’aube du XXème siècle, les Iraniens, sont déjà riches d’une longue histoire. Indignés des ingérences étrangères et du déclin économique, épris de liberté et de modernité, ils engagèrent une révolution qui aboutit à la mise en place d’une première République en 1906. Ses « contradictions internes » (lire : intérêts locaux) et la cupidité d’investisseurs anglais, américains et russes, avides d’un nouveau fléau appelé pétrole, vinrent à bout du premier régime constitutionnel du monde musulman. Les étrangers installèrent alors une monarchie sous l’égide de l’ancien premier ministre Reza Khan. Ce-dernier tenta une modernisation du pays sur le modèle du kémalisme. Il fut cependant destitué par les Britanniques et les Russes pour servir les intérêts des Alliés durant la Seconde guerre mondiale. L’axe britanno-soviétique remplaça l’ancien monarque par son fils, Mohammad Reza Chah Pahlavi, jeune homme de 22 ans. Sous son règne, le Premier ministre, Mohammad Mossadegh, nationalisa le pétrole.

Devant la popularité croissante de cette grande figure du non-alignement, le Shah tenta en vain d’écarter ce dernier. C’est le moment que choisirent les américains pour prendre la place des Anglais. En 1953, la CIA lança une opération de déstabilisation du gouvernement de Mossadegh qui aboutit à son assignation à résidence à vie et au retour du Shah. Ce monarque de plus en plus autoritaire, tenta à son tour une modernisation du pays. Son règne fut marqué par le bouleversement des codes sociaux, le renforcement des inégalités et l’avènement de cercles de pensées révolutionnaires. C’est ce climat explosif qui est à l’origine de la Révolution de 1979 et de la mise en place d’une République Islamique en Iran.

Depuis, les Iraniens ont connu une guerre dévastatrice et absurde, la disparition progressive des libertés fondamentales, l’avènement d’un règne de la terreur, et un isolement croissant.  Parallèlement, il faut le reconnaître, le régime à mis en place des systèmes éducatifs et médicaux plus égalitaires. Les réseaux de transport, d’électricité et d’eau ont été densifiés et étendus, et les territoires ruraux ont été plus ou moins intégrés. Puis est venue l’ère des satellites et d’Internet. Une visibilité accrue du monde extérieur, et en particulier des sociétés de consommation libérales est ainsi la dernière composante de la délicate équation Iranienne.

En résumé, un peuple éduqué, fier de son histoire, jeune et avide de libertés. Un régime perçu comme tyrannique et rétrograde. Et des maux qui pleuvent.

Qu’en est-il de l’Iran d’aujourd’hui ? Depuis plusieurs années, la République islamique s’est lancée dans un programme nucléaire pour le moins controversé. Le régime affirme investir dans l’enrichissement d’uranium, et plus récemment de plutonium, afin de produire de l’électricité et des isotopes médicaux pour le laboratoire de recherches de Téhéran. Cependant, les dirigeants israéliens, inquiets des ambitions de leur premier adversaire régional, ne manquent pas d’alerter les puissances occidentales des dangers que représenterait un Iran nucléaire. Que ce soit pour éviter un affrontement frontal, calmer les inquiétudes israéliennes, ou affaiblir à la fois un Etat rebelle au nivellement néo-libéral et une puissance rivale sur l’échiquier géopolitique mondial, les Etats-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France auraient décidé de prendre la tête d’une coalition internationale dont le but est de faire pression sur le régime iranien afin qu’il fournisse des garanties suffisantes quant au caractère pacifique de son programme d’enrichissement nucléaire. Ainsi, depuis plusieurs années, les Occidentaux alternent négociations et sanctions économiques de plus en plus virulentes afin de faire céder la République Islamique. De son côté, le régime iranien souffle le chaud et le froid. Aux menaces, aux provocations verbales, aux annonces de percées technologiques et d’accélération du programme d’enrichissement, succèdent les discours d’apaisement, l’accueil d’inspecteurs de l’AIEA dans les sites d’enrichissement…

Mais après plusieurs années de cette politique, les tensions se sont accrues et les négociations sont au point mort.

J’ai longtemps cherché un coupable. J’ai longtemps cherché à distinguer les gentils des méchants, les oppresseurs des opprimés. J’ai longtemps cherché avant de comprendre que la vérité, l’unique vérité, c’est que nous sommes en géopolitique, et qu’en géopolitique, il n’y a que des méchants. Tous les partis sont intéressés, tous les partis jouent leur jeu, et personne n’est sincère.

La vérité, c’est que nous sommes spectateurs d’un combat de Léviathan dont la victime est le peuple iranien. Il me semble aujourd’hui impossible de dire si les négociations vont finalement aboutir ou non. Certains prétendent qu’Ali Khamenei, le guide suprême, attend l’arrivée au pouvoir d’un nouveau chef du pouvoir exécutif afin de donner le feu vert à un déblocage du statut quo. J’espère qu’ils ont raison.

Ce qui est sûr cependant, c’est qu’en attendant, bon nombre d’acteurs trouvent leur compte. Les Etats-Unis, Israël et les monarchies arabes du Golfe persique voient lentement se consumer leur plus grand adversaire régional. Prétextant ne pas pouvoir utiliser de devises internationales à cause des sanctions occidentales, la Chine, l’Inde, la Turquie et d’autres se fournissent en pétrole iranien en échange de produits manufacturiers bas de gamme qui inondent le marché et achève ce qu’il reste d’industrie en Iran. Ainsi, les autorités estiment que plus de 560 usines auraient fermé en Iran l’année dernière. Quant à eux, les pasdarans, élite militaire fanatisée et corrompue du régime iranien et largement à la tête du marché noir du pays, profite de l’embargo pour empocher des sommes rondelettes.

Ce qui est sûr, c’est que les sanctions blessent et tuent. Ces sanctions que notre président de la République juge « efficaces », paupérisent grandement le peuple iranien, victime d’une inflation monstrueuse (avoisinant les 90% par an selon un rapport du Parlement iranien), d’un taux de chômage exponentiel et d’une pénurie dramatique de médicaments. Le taux de pauvreté explose, le pouvoir d’achat fond, les bidonvilles se multiplient. Ce n’est pas tout. Afin de maintenir le contrôle, le régime se radicalise et la terreur s’amplifie. Avec la montée de la criminalité, les arrestations et les pendaisons se font plus fréquentes que jamais (220 mises à mort en moyenne entre 2000 et 2010, 676 en 2011 d’après Iran Human Rights). Il y a peu, le régime a dévoilé une nouvelle machine à amputer… Dans les universités, les cours de religion remplacent les cours de sociologie, et les droits des femmes reculent.

Ainsi, l’étau économique se resserre année après année et met fin à une période d’ouverture et d’adoucissement, lent, mais certain de la politique intérieure du régime, anéantissant ainsi les maigres perspectives d’avenir de la jeunesse du pays.

Mais ce n’est pas tout. La société iranienne semble se décomposer à une vitesse alarmante. Les jeunes ne rêvent que de fuir le pays. Beaucoup sont victimes d’une sorte de vide moral suite au rejet de tout type d’autorité, politique, intellectuelle et familiale. L’opium est l’une des rares sources de divertissement. Du Kurdistan au Balouchistan, les velléités séparatistes se renforcent. Comme si cela ne suffisait pas, le fleuve mythique de la belle ville d’Ispahan, le Zayandeh Rud, séjour des poètes, est sec comme le plomb. Et Téhéran, qui fut un temps une vallée verdoyante, n’a jamais été aussi sale. Elle baigne aujourd’hui dans un nuage de pollution et est infestée par des rats aux tailles effrayantes. Les Iraniens désespèrent, les amoureux de l’Iran pleurent, et les rapaces jubilent.

A Norouz commence toujours une ère nouvelle. Tous les Iraniens rêvent d’une ère nouvelle. Que les sanctions prennent fin. Que les négociations aboutissent, qu’importe le résultat. Il faut mettre un terme aux sanctions économiques pour cesser d’affaiblir la plus grande force de résistance au régime, le peuple, et notamment les classes moyennes, car un homme pauvre est un homme qui chercher à nourrir les siens, et non à se battre pour ses libertés, car les iraniens se sont soulevés en 2009, et non en 2012. Il faut mettre un terme aux sanctions économiques et réintégrer l’Iran dans la communauté internationale, car le Moyen-Orient est au bord du gouffre et que l’Iran peut être une puissance stabilisatrice, en Afghanistan et en Irak, et réussir là où les Américains ont échoué. Il faut mettre un terme aux sanctions économiques pour soulager le peuple iranien, qui a assez souffert et qui a bien besoin d’un peu d’espoir.

Allo le monde ? Ici Téhéran.

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