Quand Snowden fait sortir Orwell de sa tombe

Si je vous dis « Big Brother », à quoi pensez-vous ? On a souvent tendance à attribuer la paternité de l’expression à cette émission de téléréalité hollandaise de seconde zone devenue Loft Story en France…  mais George Orwell, ça ne vous évoque rien ? Amateur de la bonne formule, il proposait déjà, dans un article de 1945, l’expression aujourd’hui un peu trop connue, de « guerre froide ». Depuis sa tombe, il peut désormais réclamer les droits d’auteur d’une seconde expression commune : Big Brother. Depuis les scandales de la NSA et de son programme PRISM révélés par le lanceur d’alerte Edward Snowden, le nom est sur toutes les lèvres. Mais vous allez voir que cette référence tirée du roman d’anticipation 1984, n’est pas sans poser quelques problèmes.

Qu’entend-on par «Big Brother » ?  Lorsque l’on utilise cette expression, on parle généralement des pratiques de surveillance et de contrôle. On pense à la NSA, à Facebook, à la télé-surveillance dans les rues de Londres, dans le métro de Paris et dans les supermarchés, mais aussi aux entreprises qui nous espionnent sur internet pour mieux connaître nos goûts. On pense donc à toutes ces personnes qui viennent poser un œil géant et gênant dans votre vie privée.

Peut-être me direz-vous tatillon, mais l’analogie entre Big Brother et la NSA n’est pas sans poser quelques problèmes. Elle repose en effet sur un équilibre fragile entre quelque chose d’erroné et une autre plutôt juste. C’est-à-dire que d’un coté, Big Brother n’est pas une critique du modèle libéral américain mais de l’autoritarisme soviétique. De l’autre ce nom symbolise en revanche de façon très claire l’idée de surveillance généralisée qui, avant PRISM, paraissait caricaturale ou réservée à des fictions type Fahreinheit 451.

Dans 1984, Big Brother est le chef du parti unique de l’empire d’Océania.  C’est la figure du pouvoir dans un monde scellé par l’autoritarisme radical ; la figure paternelle, désincarnée et moustachue — c’est véridique — de la nation. Mais c’est un « grand frêre » que l’on ne rencontre pas. Sauf son effigie, devant les affiches de propagande sur lesquelles on peut lire cette phrase : « BIG BROTHER VOUS REGARDE ».

La référence à Big Brother dans le cadre des récentes affaires a donc quelque chose de faux. D’«anachronique », pour reprendre le lexique des historiens. Parce que, par « Big Brother », Orwell faisait implicitement référence à Staline. Mais oui ! La moustache, la propagande, le parti unique, pas de doute, Orwell critiquait le régime stalinien. Preuve à l’appui,  1984 met en scène un monde dominé par des doctrines « socialiste anglaise » ou « néo-bolchéviste ».

Tout ça pour dire que parler de NSA avec une histoire qui fait triompher le modèle soviétique, c’est un peu osé.

Maintenant qu’y a-t-il de juste dans cette référence ? 1984 symbolise-t-il le nouveau visage de la surveillance moderne? En un sens oui. Au niveau ampleur déjà : la dictature orwellienne s’appuie sur un système de surveillance colossal. Surveillance qui s’exerce sur la population londonienne de façon presque totale. Ses instruments ? Des hélicoptères qui sillonnent les rues —pensez aux drones que l’on a récemment proposé d’utiliser à Marseille—, la surveillance de tous par tous et les télécrans.

« Télécrans». Si cela ne vous dit rien, c’est normal. Dans 1984, c’est un système de propagande et de surveillance. Des machines dispersées et cachées un peu partout, dans les rues, les appartements… même les ours en peluche. Qui vont permettre à la « police de la pensée » de contrôler ce que tout un chacun pense.

Mais attention. Ces télécrans sont indisponibles sur Ebay, Amazon et compagnie… ou peut-être sous un autre nom. Un écran, une caméra et un micro dans une même machine…ça ne vous évoque rien ? Là, on retrouve le coté prophétique de 1984 : dans un sens, le télécran c’est un ordinateur, une tablette ou un Smartphone. Connecté à internet, il diffuse et reçoit des informations au monde entier et peut, à notre insu, révéler aux grands jours nos amitiés, nos idées, nos orientations politiques ou sexuelles.

A l’image du monde orwellien, nous sommes donc à la fois plus connectés et plus surveillés. La surveillance de la NSA se fait, à l’instar de celle de Big Brother, de façon insidieuse : caché à l’abri d’un gigantesque réseau électronique  de surveillance.

Aussi, s’il n’y pas de police de la pensée à proprement parler, la surveillance intérieure aux Etats-Unis des personnes suspectées de « terrorisme », les écoutes de dirigeants politiques, de citoyens européens, invite à l’analogie.

Au lendemain des révélations sur l’affaire PRISM, le livre 1984 est passé, sur le site Amazon, de la 7636e place à la 4e meilleure place des ventes de livres. Les ventes se virent augmentées de 6000% en une seule journée. Snowden a donc offert à l’ouvrage orwellien ses lettres de noblesse.

Orwell, sors de ta tombe puisqu’on te le demande, 1984 c’est maintenant !

Samuel Bernard

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