Piège en haute mer pour la Chine et le Japon

Le projet lancé par Shintaro Ishihara, gouverneur de Tokyo de faire racheter par le gouvernement japonais les îlots Senkaku (appelés Diaoyu par les Chinois) à leur propriétaire, une famille de particuliers japonais, attise dangereusement les tensions entre les deux pays, sans compter Taïwan, que seul préserve d’un conflit moins larvé des intérêts commerciaux et d’investissement communs.

Suite à cette déclaration d’intention d’achat, le ministère chinois des Affaires étrangères a fait circuler un communiqué vengeur et menaçant, évoquant en vrac le caractère historique incontestablement chinois et « quasi- sacré » selon lui de l’archipel concerné et le refus de Pékin de se voir intimidé ou mis devant le fait accompli comme dans le passé. Le contexte intérieur chinois (cortège plus ou moins organisé de manifestations anti-japonaises très vindicatives, pillages, appel au boycott…) contribue à ajouter à ce sujet principalement diplomatico-stratégique une lourde dimension politique. Le poids de l’Histoire a fait qu’encore aujourd’hui, au sommet de l’Etat chinois, on évoque les relations sino-japonaises comme le fruit d’un « siècle d’humiliation » qui justifie l’exacerbation très officielle du juste sentiment de revanche qui doit animer tout bon patriote.

Réactivée en filigrane depuis les évènements de Tiananmen, cette thèse aux relents nationalistes comme a pu connaître la France de l’après-1870 constitue un recours bien pratique pour justifier d’une part la légitimité du Parti communiste, d’autre part pour éloigner des préoccupations plus fâcheuses comme des perspectives économiques plus chancelantes qu’il y a encore quelques années. Longtemps réalité palpable et promesse au Peuple de lendemains qui chantent, l’essor de l’économie chinoise via un Made in China florissant bute sur la dépendance aux exportations dans un contexte de récession globalisée, une consommation intérieure qui ne représente aujourd’hui qu’un peu plus d’un tiers du PIB (contre près de 45 % douze ans auparavant), et une disparité croissante des revenus selon les couches de population.

De surcroît, l’Empire du milieu subit la frustration inattendue de ne pouvoir œuvrer librement en Asie du sud-est, la sphère d’influence « naturelle », comme le marasme économique aux Etats-unis et le climat électoral de précampagne US pouvaient le lui laisser espérer. En effet, la volonté réaffirmée par le Secrétaire d’Etat américain à la défense Leon Panetta à l’occasion du Shangri-La Dialogue de juin 2012 – et illustrée par exemple par la mise en place d’une coopération militaire entre les Etats-unis et le Vietnam – de voir son pays peser à nouveau de tout son poids dans la région ne lasse pas d’agacer Pékin.

Ajoutons que l’instabilité chronique des relations sino-japonaises n’est un secret pour personne et rend l’analyse particulièrement ardue. Si tant est que des célébrations soient mises en place un jour, ce dont on peut légitimement douter au vu du contexte, le 28 septembre 2012 marquera le quarantième anniversaire du rétablissement des relations diplomatiques entre les deux nations. Pour tenter de faire baisser la tension, le Japon a envoyé lundi à Pékin son vice-ministre des affaires étrangères, Chikao Kawai, tandis que le vice-ministre des affaires étrangères, Zhang Zhijun avertissait ainsi : « la Chine ne tolérera jamais aucun acte unilatéral du Japon qui porterait atteinte à sa souveraineté territoriale ; le Japon doit renoncer aux illusions, entamer une réflexion et prendre des mesures concrètes pour réparer ses erreurs, revenir au consensus et aux accords conclus par les dirigeants de nos deux pays » avant de conclure à propos des prétentions japonaises « elles représentent une grave remise en cause des faits historiques et de la jurisprudence internationale ».

Depuis 1972 et la diplomatie du ping-pong initiée par Richard Nixon dans un contexte de relations russo-chinoises pour le moins tendues, les lectures des parties intéressées n’avaient que peu varié, car profitables pour tous. La question de l’archipel des Senkaku-Diaoyu n’était depuis qu’anecdotique, comme l’avait rappelé Deng Xiaoping qui estimait qu’elle devait être « mise de côté » pour laisser le champ libre à une phase de coopération entre les deux pays.

Aujourd’hui, Pékin doit apprendre à louvoyer entre ses impératifs de politique intérieure conjuguée à la gestion de son opinion publique, l’expression donnée à l’extérieur de la nouvelle puissance chinoise, forte, entre autres atouts, de ses centaines de milliards de dollars d’excédents commerciaux et l’obligation de ne pas renvoyer une image de nationalisme anxiogène face à une stratégie japonaise de communication s’appuyant sur une posture de victime, elle légitimée aux yeux du monde par l’après-Fukushima et l’agressivité des gesticulations chinoises. Ajoutons qu’il n’est pas à exclure que le ton martial employé à propos des îles Senkaku-Diaoyu soit davantage le fruit gâté d’une période de transition et d’incertitudes à la tête du Politburo et du Comité central (succession en cours de Hu Jintao et Wen Jiabao) plutôt qu’une lecture savamment orchestrée des préceptes véhiculés dans « L’Art de la guerre ».

A noter qu’aujourd’hui même, six navires des gardes-côtes taïwanais accueillant à leur bord des troupes d’élite accompagnés d’une flotille de bateaux de pêche (arborant des banderoles telles que « Nous jurons de défendre les Diaoyutai ») sont entrés dans les eaux « territoriales » japonaises au large de l’archipel si convoité. Un sac de nœuds inextricable ?

Jeremy Hureaux

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Passionné de la vie publique et ses méandres, coordinateur du site Politique.com Twitter : @politique

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